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31 août 2011

Rire ~ Pierre-Albert Jourdan

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Rire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'agitation est telle que cette boue des pensées devient nuage, que dispersion devient ce grand nuage sombre dans ton  ciel. Cela tu es à même de le constater : car la page est blanche, toujours blanche !

Peut-être as-tu senti jusqu'à l'écoeurement cette triomphale présence des choses comme l'extase d'un monde dispensé de justifications. D'un monde, non de silence mais où le silence ne fait pas tache. Et toi, tu es mélange et toutes ces griffes lancées dans le vide composent ton visage. Laisse-le donc déposer le fardeau, nettoyer cette boue. Élève-le jusqu'au rire du ciel clair.

 

 

 

Pierre-Albert Jourdan

 

(L'espace de la perte,

Éditions UNES, 1984)

 

22 mai 2011

Poèmes Au fil de l’eau

 

Il y a dans la campagne une pluie qu’on ne sait

pas lire encore, elle n’a pas commencé à tomber

mais déjà, elle fait refermer le livre des malheurs

dont on n’a su qu’effeuiller les pages.

 

À peine

cette pluie entrouvre-t-elle

une ancienne monotonie qui vient avec le soir

et cela suffit

aux manières d’oiseaux,

au chemin qui part devant soi ravir la lumière.

 

 

 

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Source 

  

 

Sous le pont de Peut-être

 

 

Peut-être écrivons-nous

sans cesse

une scène d’avant le déluge,

 

ou bien un récit

qui s’emploie nuit et jour

à déchiffrer la source,

 

ou bien encore une tribu de fantaisies

à multiplier les alibis

au creux des eaux dormantes.

 

Peut-être écrivons-nous en goutte à goutte

pour ne pas désespérer de trop

la liturgie du vert.

 

Peut-être écrivons-nous

sous le tumulte des rivières,

sans faire attention au niveau

qui descend, qui descend.

 

Peut-être écrivons-nous en polissons indignes

pour tirer la nappe phréatique

à la barbe des prévisionnistes.

 

Peut-être écrivons-nous

pour rejoindre l’exact partage des eaux

entre l’insignifiant et le décisif.

 

 

 

Peut-être écrivons-nous

pour atteindre le lac

dans sa gloire anonyme.

 

Peut-être écrivons-nous

pour nous désengorger,

pour nous désaltérer,

pour nous offrir la poire

jusqu’à plus soif.

 

Peut-être écrivons-nous

pour ne plus nous baigner deux fois

avec Héraclite

dans le même fleuve pollué.

 

C’est autant de raisons pour quoi

les fronts des auteurs que nous sommes

parfois

ruissellent.

 

Dominique Sorrente 

 

 

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Source

Le Partage des eaux

 

 

le seuil délivre l’eau en partage le sens de belles stries j’étais ici un soir je me souviens du vent des sorties familiales du poète ses mots ceux qui allaient par barques poussant de longs bâtons dans le courant

sortie il y a peu du roc en gouffre avide et résurgent en bascules comptables des millénaires et des fournaises nues fumées des matins neufs porte entrouverte vers midi et le soleil crissant d’oiseaux énigmatiques

hommes qui marchent d’un pas simple qui mangent à leur table qui parlent car il faut dire les distinctions notables de la beauté des eaux en deux cours dévolus être la fonte des massifs des maquis la dilution des fugues en cascades le cours le glissando d’algues et de fraîche envie

c’est le soleil musqué les renoncules et le doux et le frais et l’ample déraison qui s’ébrouent vivement à l’arrondi des plaines

c’est moi c’est toi l’aube et le crépuscule l’étoile le désir bleu l’eau sans cesse issue de nous qui délivrent des maux

 

 

Olivier Bastide

 

 

 

>> Détour en poésie aussi ICI 

15 mai 2011

Un pont entre deux printemps.

 

 

Pont des Printemps

 

 

 

Arrivé à la source, je m’en souviens encore

comme si c’était aujourd’hui, frappé

 par l’étrange beauté de cette solitude.

 F. Pétrarque

 

 

 

À Fontaine de Vaucluse

 

 

 

Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers,  les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.

 

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Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie,  dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.

 

Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.

 

Au bras, la parole de l’ami —

et marcher en lenteur —

À l’œil, une faim embellie

qui avale chaque détail du chemin –

garder en soi un terreau de mémoire,

ce peu d’encre à écraser sur la page.

 

 

            La page, elle est là, au Pas Un.  Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.

            Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.

            Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.

            S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.

 

 

IMGP3386.JPG            Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.

 

 

            Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.

            Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.

 

 

IMGP3396.JPG            Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre  implore un reste de vie,  les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…

Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ».  Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question. 

 

Tournent les aubes, inépuisables.

 

 

Valérie Brantôme

 

  

 

 

Char poem.JPG* René Char : Tracé sur le gouffre (janvier 1967)