Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15 mai 2011

Un pont entre deux printemps.

 

 

Pont des Printemps

 

 

 

Arrivé à la source, je m’en souviens encore

comme si c’était aujourd’hui, frappé

 par l’étrange beauté de cette solitude.

 F. Pétrarque

 

 

 

À Fontaine de Vaucluse

 

 

 

Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers,  les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.

 

IMGP3334.JPG

 

Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie,  dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.

 

Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.

 

Au bras, la parole de l’ami —

et marcher en lenteur —

À l’œil, une faim embellie

qui avale chaque détail du chemin –

garder en soi un terreau de mémoire,

ce peu d’encre à écraser sur la page.

 

 

            La page, elle est là, au Pas Un.  Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.

            Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.

            Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.

            S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.

 

 

IMGP3386.JPG            Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.

 

 

            Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.

            Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.

 

 

IMGP3396.JPG            Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre  implore un reste de vie,  les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…

Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ».  Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question. 

 

Tournent les aubes, inépuisables.

 

 

Valérie Brantôme

 

  

 

 

Char poem.JPG* René Char : Tracé sur le gouffre (janvier 1967)

Les commentaires sont fermés.