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15 mai 2011

Un pont entre deux printemps.

 

 

Pont des Printemps

 

 

 

Arrivé à la source, je m’en souviens encore

comme si c’était aujourd’hui, frappé

 par l’étrange beauté de cette solitude.

 F. Pétrarque

 

 

 

À Fontaine de Vaucluse

 

 

 

Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers,  les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.

 

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Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie,  dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.

 

Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.

 

Au bras, la parole de l’ami —

et marcher en lenteur —

À l’œil, une faim embellie

qui avale chaque détail du chemin –

garder en soi un terreau de mémoire,

ce peu d’encre à écraser sur la page.

 

 

            La page, elle est là, au Pas Un.  Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.

            Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.

            Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.

            S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.

 

 

IMGP3386.JPG            Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.

 

 

            Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.

            Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.

 

 

IMGP3396.JPG            Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre  implore un reste de vie,  les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…

Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ».  Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question. 

 

Tournent les aubes, inépuisables.

 

 

Valérie Brantôme

 

  

 

 

Char poem.JPG* René Char : Tracé sur le gouffre (janvier 1967)

08 mars 2011

Au commencement, en Infinis paysages

 

Livre artiste Isaure.jpg

LÀ OÙ SÉJOURNENT D’INFINIS PAYSAGES

 

 

 

 

Au commencement est le silence de l’épaule

et l’ombre du cou plane sur elle.

Puis vient le sein à la fleur d’amandier pour y boire

et le creux du nombril pour y dormir.

 

Au commencement est la hanche

qui sait faire  balancer les regards

et encore le genou

au rêve danseur,

et la plante du pied docile

pour éprouver les massages du temps.

 

Puis un sourire invente les lèvres

à peine ouvertes,

et la courbure du dos,

vêtue d’onguents et d’aromates,  s’allonge  

contre la terre ferme, et les mains

se nouent lentement

devant le pli obscur du sexe.

 

Et la nuit diamantine

descend    

en signe de promesse

tout au bord

du premier corps de l’aimée,

quand le commencement

à peine se retire.

 

 

 

 

                                                                                  Dominique Sorrente

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Livre artiste Isaure1.jpgLivre d'artiste & Encres Isaure de Larminat

04 mars 2011

Hors la voix - Michèle Dujardin

 

cheveux de feu.jpg

Source

 

 

hors la voix

 


lui dire – à toi – à la personne toi, celle-là, s’efforcer de la langue – pour dire toi, tout simplement, pour lui parler

 hors la voix – langue vide, au moyen de la langue vide, qui frappe contre le palais – qui retentit, vide

lui parler, à toi de la personne, lui dire aime, te dire dans l’élément souffle, à toi, je t’aime

mais qui dit toi, qui parle, qui touche là, le vivant ? et toi, lui dire toi, de ce visage d’ombre qui m’assiège, par quelle voix ? trop dur pour les lèvres, se séparer, contre la tension des mâchoires, qui scellent

opacité des mots : toucher, la docilité, le moment de la peau, aime – violence d’écrasement, dans le mot : dire toi, parler, t’aime, qui se recourbent dans la gorge, pour déchirer – se souvenir, au cou des morts, la jugulaire : la seule très tard, qui ressasse dans le bout des doigts, solidifiée, une parole

rien pour dire là, murée dans je t’aime – où si grande jamais, l’ouverture, ne l’a été

 cette personne d’aimer, la multiplicité de ses bouches dans l’épaisseur, comme exposée nue, à se perdre – la personne, tout simplement toi, que j’aime, ici absolue, n’entend pas du fait de la langue, rien – n’entend lui dire, que l’autre côté parlé, mon silence – seul vif, manifesté, qui enveloppe toi, bien fermé dans les lèvres de la déchirure

de mon front sur ton épaule, tout le paysage d’aimer repose, sans repère : t’aimer, cet horizon, entièrement d’amour et vide, qui libère, me démet de la parole

abdiquer, yeux clos – seul vrai, ce vide de la langue pour toucher, pour marquer territoire de risque, de veille attentive – pour dire, à toi de lui : je t’aime – tout dans la langue, est brûlé

comment l’interroger, ce ruissellement des eaux jusqu’aux purs brisants de l’être, son être lui, le plus aigu, cette personne lui qui là s’avance, dans un trou de mots envahi de lumière ? transparence infinie où me dépossède, abandonnée de langue, t’aimer

amoureux de part en part, ce consentement au vide

et toujours se creusant, toujours sur sa base d’air s’élargissant, ce rien pour dire toi, que j’aime là - lui que j’aime par douleur de peau, par faim et soif, par arrachement, par impuissance des bras – rien pour dire

corps, toi, tout simplement le sien – rejoint, ramassé, son odeur, sa chair, cheveux et doigts mêlés, circonscrit dans l’espace de mes lèvres, haut porté – pour nourriture, pour respiration – par dessus le monde, ses échos, ses mots à bruit de masse, de maillet, à briser les corps, les noyer

son corps – à toi, le sien

tout aimé, toi, de langue morte – avec grande force – toi, cette personne de vie, d’embrassement immense mais dans l’absence de mots, dans la disjonction de la parole

et dans l’étonnement, qui n’a pas de fin – qui est sans mélange - où, seul, toujours le présent se déploie : vers sa propre éternité, courant, déferlant - avide d’un ciel où la lumière, incessamment succède à la lumière - dans ce même élan, dans ce même sang que rien ne tempère, ni nuit, ni saison

mais du lourd sol des mots, toujours aimer, a cette nostalgie – cette  inquiétude -  lointaine, comme nul, sans trace vive, un souvenir –  car aimer toi, cette personne-là, lui que j’aime, cela parfois, cherche encore le mot – comment dire à toi, lui que j’aime, d’un mot – je t’aime - quelque chose là, qui cherche – où il n’y a rien, qu’un chant : un oiseau libéré de ses ailes, de son vol, de la terre – et qui là, disparu, n’est plus que son chant

 le silence qui pulse, plein d’attente

 toi, celui-ci que - cette personne-là 

 et plus nue qu’on peut l’être, je, dans cet amour – où rien pour dire toi, lui que l’on aime – rien pour dire – juste, les mains qui s’écartent – dans toute cette eau, accompagnée de soleil

 

Michèle Dujardin

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