Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

20 juin 2009

PISTOIA : le temps du jumelage poétique III

médaillon jumelage2.jpg
Époque 3 -  UNE FERVEUR TOSCANE 
                           Voyage dans la peinture florentine du XVIIe siècle 
  
 
Médaillon_Coll_Big.jpg

 

 

 

Pistoia : la « ville rocheuse » (évoquée par Bigongiari[1]) est au final un quadrilatère, qui a repoussé, élargi par trois fois (VIIIe, XIIe, XIVe siècle), les murailles autour de son Duomo planté au cœur : tra i palazzi che la circondano sono stato stupefatto dallo spazio della piazza.  Je ne peux dire cela qu’en italien.

 

  

Dans l’ancien palais des évêques, entre la cathédrale San Zeno et le Baptistère de San Giovanni in Corte, cette fabuleuse collection de peintres toscans du dix-septième siècle - que Piero et Elena Bigongiari avaient rassemblée – nous fait découvrir, grâce aux commentaires stimulants de notre charmante guide, comment une « morale » pesant sur des artistes est par eux contournée. Comment l’érotique s’exprime à travers le sacré, emprunte le véhicule des tableaux religieux, actualise dans l’allure et la vêture des contemporains les commémorations, histoires et légendes, bibliques et mythologiques. Comment le symbole visuel « parle » mieux qu’un discours.

 

baptêmeChrist_Vignali.jpgD’une intense émotion est le « Baptême du Christ » de Jacopo Vignali, où le Baptiste au  manteau rouge semble déjà comme en un bain de sang ; coquine la toile d’Agostino Melissi : « Pan e Siringa » (Syrinx : une nymphe dont le faune luxurieux apprécie les nudités - et aussi l’instrument musical du genre flûte ) ; sublimes, chez Lorenzo Lippi, les visages de l’Ange Raphaël et du jeune Tobie découpant le poisson dont les organes doivent guérir la cécité du vieux Tobie ; jolie la scène imagée/imaginée par Giovanni da San Giovanni, où Cupidon (putto traditionnel) s’amuse à chausser les souliers rouges de Vénus, qui tolère le jeu de l’enfant - le sien dans une des versions du mythe.

 

Plus bas dans la même montée d’escalier, on avait vu le Christ anticipant son agonie au mont des Oliviers ; une sueur rouge teinte sa face aux longs cheveux bouclés, si parfaitement androgyne dans sa complète humanité ; à sa droite, c’est-à-dire à la gauche du tableau, un ange qui tient un calice ensanglanté, est attentif à un murmure que Jésus n’adresse qu’à lui-même ; il est en train de consentir à son sacrifice ; derrière lui sur son épaule gauche deux autres anges pleurent, connaissant l’imminence de la Passion ; ce chef –d’œuvre, dont Bigongiari a souligné l’« expressionnisme », est d’un Cecco Bravo qui porte bien son nom. Mais encore plus m’a frappé quand s’achevait notre visite, le somptueux tableau de Simone Pignoni, représentant David et Abigaïl, l’épouse du général Nathan que le roi enverra à la mort pour lui prendre sa place auprès de la femme désirée. N’est-il pas significatif que le thème soit si fréquent dans la peinture du siècle ? Les intrigues qui écartent de la Cour de France les maris des favorites de Louis XIV ont dû avoir leur équivalent en de nombreux Etats de l’Italie. Lumineux, tourné vers le sombre profil de son amant, le visage d’Abigaïl est d’une extraordinaire modernité, qui fait songer à celui d’une actrice de cinéma dans un film historique en couleurs dont Cécil B. De Mille aurait signé la mise en scène.
André Ughetto


[1] Piero Bigongiari, Una Città rocciosa, Via del Vento edizioni, 1994.

_______________________________________

 

Peinture : Jacopo Vignali - Détail du tableau  Le baptême du Christ

[collection Piero e Elena Bigongiari - Cassa di Risparmio di Pistoia e Pescia]

 

 

 

 

 

Palazzo Big.jpg
 

 

 

 

L’escalier est antre fantastique. Eux, au sombre des tableaux, veillent le temps et la mémoire. Gravir les marches côtoie d’indicibles secrets. Rance est le sang épaissi des blessures. Deux yeux sont au fond d’une assiette ; leur regard fixe un lieu que je ne définis. Les seins gonflés de vie, elle implore en retrait d’elle-même son devenir. Ce sont proies sacrificielles, enfant qui nous étonne par le jeu de son pied menu dans ce grand escarpin, l’ange et la mort nos confidents. Les corps s’envoûtent, s’enchevêtrent de stupre et de mythes que le poète dit têtes à son chevet.

 

 

Olivier Bastide

 

 

Mario_Balassi.jpg

 

 

 

Capte-moi.

J’épouse tes marches, montée d’escaliers dans le vent et la splendeur, une à une tes salles aux avancées multipliées sous l’écho mesuré de l’objectif.

 

Capte-moi.

Concentration. La bouche se fait mécanique. Passation de langues – elle dit, je redis – translation d’une époque oubliée qui gouverne en convenances  le cérémonial de la brosse et du pinceau.

Aujourd’hui, mémoire. À réveiller les silences quémandés à l’esprit dans le défilé des pas, je cherche encore  aux grands murs blancs du palais le secret des ors et des bleus de Madone, celui des regards affranchis qui parlent l’âme du maître. Là où carcans et libertés consomment leur union, la chronique des portraits donne en savants drapés de velours passions andrinoples et véhémences du corps.

Mystère inouï de ce siècle florentin qui peint mâtines ses jouvencelles toutes nimbées de leur sainteté, qui convoque au banquet des regards la grâce toute d’offrande des carnations, dans la célébration des étoffes et des rubans, qui de ciel, qui de corail.  Mais pourquoi, au fait ?

Le temps est celui de vivre. Cette flamme créatrice qui semble dire : de férule, je ne subirai que celle de la couleur.

 

Capte-moi.

Magie des ateliers d’antan où se broie dans l’ivresse voulue la fabuleuse histoire des pigments.

 

 

Valérie Brantôme

 

 

________________________________________

 

Peinture : Mario Balassi - Détail du tableau  Santa Reparata

 

 

15 juin 2009

PISTOIA : le temps du jumelage poétique II

médaillon jumelage2.jpg

Époque 2  -   Lecture à ciel ouvert  

 

pavés_souslapluie.jpg 

  © Ph. Olivier Bastide

 

 

 

 

 

 

Place d'Armes et Forteresse Santa Barbara : quadrilatères approximatifs et jumeaux, dans le coin sud-est, à droite sur le plan.

Et là, surprise (pour moi qui m’en faisais une autre image) : ce que Piero Bigongiari nommait « Piazza d’Armi » est un jardin public tout arboré, rebaptisé « Piazza della Resistenza ». Déjà pendant l’enfance de Piero, quoique dépouillée de végétation, elle ne devait plus être tout à fait un terrain de manœuvres ou de parades militaires puisque des cirques y paradaient également qui venaient planter là leurs chapiteaux, comme le donne à penser « Stazione di Pistoia », troisième poème du recueil Le Mura di Pistoia. 

Navacchio où il est né, Pescia et Lucca, étapes de son grandissement. Pistoia : Piero a déjà onze ans quand sa famille emménage via del Vento, au centre ville, avant de s’installer, quelques années plus tard, dans un probable « logement de fonction » accordé à son père employé des chemins de fer. Les lourds convois ébranlent la maison implantée parmi les quais de la gare de marchandises. Un train un matin charriant des appels de bêtes se révèle transporter la ménagerie d’un cirque. L’enfant du poème s’imagine cerné par les tigres, un éléphant pousse sa trompe dans le ciel au-dessus des lilas à la limite du jardin : vision quelque peu surréelle, connectée avec le souvenir d’un autre cirque, hivernal, sur la Place d’Armes où nous arrivons.  

 

Nous pénétrons dans la forteresse, sous la pluie, encore toute mêlée de soleil. Bientôt l’orage interdira de lire ailleurs que sous les abris ménagés dans le chemin de ronde. Vu d’en haut, un bel espace herbu, surveillé par un seul arbre, m’a fait penser à l’édénique prairie que filmait Pasolini au tout début de son Œdipe-Roi.

Oui nous avons d’abord invoqué l’esprit de Piero en lisant de concert, Paolo en italien, moi en français, ce poème « Place d’Armes ». Encore retentit l’« aveugle hilarité » - que Piero avait sentie dans l’air de son temps - lorsqu’un coup de tonnerre, d’un proche et invisible héraut jupitérien, salue la fin de notre lecture.

 

Chacun à son tour aura son moment de gloire, soulignée par les flashes du cosmique orageux. Dominique Sorrente d’abord, le pilote de notre équipée : son « Dit de neige » est relayé en italien par Paolo Iacuzzi, lui-même proposant un extrait de son Patricidio. Giacomo Trinci, discret et pertinent, fait part d’un sien poème avant de nous communiquer une belle traduction personnelle d’une page des Tragiques d’Agrippa d’Aubigné.

 

Un peu plus loin, à l’abri d’une casemate, je présente des extraits de ma Rue de la forêt belle, puis le sonnet de Philippe Jaccottet, L’effacement soit ma façon de resplendir, dans la traduction italienne de Fabio Pusterla. Maura del Serra parle à ma suite. Son Opera del vento souligne le jeu des éléments.

La pluie ne s’est pas arrêtée, qui nous fait gagner rapidement un préau construit sur un large rempart, puis rester, comme des stoïciens, sous le portique où nous entendrons successivement la sextine composée par Angèle Paoli, selon les règles observées chez le troubadour Arnaut Daniel, des fragments du Dopoguerra delle vertebre de Massimo Baldi (jeune poète et chercheur, travaillant sur Celan), le Matamore sous l’étoile d’Olivier Bastide (traduit par Elena Berti), puis un hommage à Char au travers d’un choix d’aphorismes. Enfin il tombe des hallebardes – c’est bien le moins que le ciel pouvait jeter sur la forteresse pour nous prouver la qualité de la bâtisse !– lorsque Martha Canfield  puis Martino Baldi déploient leur talent oratoire devant le rideau scintillant qui les éclabousse. Martino nous fait beaucoup rire avec un poème adapté de Prévert.

Fin de la manifestation. Les nuages se dissipent en même temps que les spectateurs. Je dirai une autre fois les merveilles trop vite vues dans la demi-journée précédant notre départ.

 

 

André Ughetto

 

 

 

 

Triptyque_SBarbara.jpg

    

 

Langues de souffle et vie

 

 

Il y eut l’intensité des mots souffles de double vie

Il y eut la table des échanges

les repas partagés

Il y eut bien avant

toi et moi

mes premiers pas dans ces rues

le vent dans la rue bien nommée

Il y eut un poète

bâtisseur de remparts et de gares

Il y eut Naples

Il y eut Paolo

Il y eut le bonheur d’être en

fraternelle contrée en

pointilleux dilemmes

de jeux de joutes

de mots en échos sous l’orage

Il y eut les Pomone

Il y eut un autre tricolore

Il y eut Noël

en avril

Il y eut l’amitié

le creuset de poèmes

en double-dire

 

Il y a

toi

et moi

nos voix qui s’accompagnent

 

 

 

Olivier Bastide 

   

 

FortezzaSB_DS.jpg

 

   

D’un point à l’autre, les poèmes appellent sur eux l’écorce de l’orage.

 

Un peuple de confidents s’invente la loi des haltes sans retour

sur le chemin de ronde du moment.

 

À ciel fermé, les briques stoïques se laissent faire,

tandis que les mots crachés au micro tentent de reprendre la main.

 

J’observe les derniers soubresauts du printemps,

sa hargne pour sortir de ces murs,

sa façon de recevoir le dialogue improbable

que font les mots et des éclairs.

 

À ciel ouvert,

une solitude gorgée de vert est le récit du contrebas.

 

 

 

Dominique Sorrente

 

 

 

Sturm&Drang.jpg

 

 

— Poésie —

 

Mots de passion et mots de lave dissous délavés défeuillés

                                                tenus serrés dans les réticules de pluie

orage de mots crépitant sous la foudre vaticinations de feu lancées

par-delà les remparts

— labyrinthe noyé —

flots de feuillages noirs ondoyants de lumière fauve

 

Je marche clapotis de pas

— rivée à la parole autre —

visages offerts à la lenteur de l’air

 

 

 

— Voix —

 

éclairs d’échos hissés de lointains intérieurs

cheminements des mots au long de berges sans mémoire

passé aveugle des remparts de Pistoia

j’aborde aux temps égarés de nos voix

stries d’éclairs de grondements tambours de pas incertains

                         feuillages noirs écumant leur colère au large

des mots clairs

 

la pluie volutes de notes enveloppe les rythmes

scande le temps

les voix phylactères ténus déroulent d’invisibles anneaux

 

mots sous la pluie.

 

 

Angèle Paoli

 

 

______________________________________________________

 

Pages liées : 

 

27 mai 2009

Dalle mura...aux remparts de Pistoia

 

Poèmes extraits de Le mura di Pistoia, de Piero Bigongiari

Compagnons de traduction : Philippe Jaccottet - André Ughetto             

 

 Prison.JPG

Miskolc

  

Il sangue non marcirà la fede,

crede chi crede che il mondo è più grande

di chi lo vuole fare somigliare

nemmeno più al dolore, di chi vuole

che le ore del tempo vivano senza luce,

quasi di un sole, nel carcere

e nello sguardo della morte, nero,

per chi va nei suoi spazi che un confine

non può dire finiti.

 

Ma nemmeno infiniti... Chi piange

attorno alla vostra morte, chi ha forza

ancore di disperare ? I fiumi eterni

che percorrono l’Europa sotto le nebbie e il sole

rampano verso un mare che è uguale

alla salita della vostra morte :

dura salita, ma in cima

l’infinito non ha confini nemmeno umani.

Già uno muore se esce dalla porta

della stanza dove ha udito la condanna.

 

Brumosi opifici rompono il sole del Nord,

il mare rosicchia le coste tirrene,

io di quassù l’odo nel canto allarmato del passero,

le asine zoccalano lente nei borghi turriti

tra le bufere e gli azzurri da cannocchiale astronomico,

sotto, i boschi s’infogliano, s’infiammano, s’inceneriscono,

ma tutto è troppo lento per la vérità indivisa

che gli uomini spezzano in aprole, partiscono in ostie.

 

Miskolc

 

 

Le sang ne fera pas pourrir la foi,

chacun peut croire à son gré que le monde est plus grand

que ceux qui ne veulent pas même

le laisser ressembler à la douleur, que ceux qui veulent

que les heures du temps vivent sans lumière,

comme d’un soleil, dans la prison

et dans le regard  de la mort, noir,

pour qui va dans ses espaces qu’une frontière

ne permet pas de dire finis.

 

Non pas cependant infinis… Qui pleure

autour de votre mort, qui encore a la force

de désespérer ? Les fleuves éternels

qui traversent l’Europe sous les brouillards et le soleil

rampent vers une mer qui est semblable

à la montée de votre mort :

dure montée, mais au sommet

l’infini n’a plus de frontières, même pas humaines.

On meurt à peine a-t-on passé la porte

De la salle où on a entendu le verdict.

 

De brumeuses usines offusquent le soleil du Nord,

la mer ronge les côtes tyrrhéniennes,

moi d’ici je l’entends par le moineau dont le chant s’alarme,

les ânesses font claquer lentement leurs sabots

dans les bourgades ceinturées de tours

entre les ciels d’orage et d’azur calme pour lunette astronomique,

en bas les bois s’enfeuillent, s’enflamment, tombent en cendres,

mais tout est trop lent pour la vérité indivise

que les hommes brisent en mots, fractionnent en hosties.

 

 

Traduction André Ughetto 

 

 

 

Big_Sottile fermento.jpg
 
 

 

 

In una sera di vento e di luna lundo il Mugnone

 

 

Agita la tua tenebra stasera,

grande, più grande nel tuo vuoto, luna,

questo vento argentino che non coglie,

oltre le foglie lapidate a bruno

nei giardini stormenti, altro dolore :

lustra i crateri dei vulcani spenti;

qui il silenzio impietrito delle soglie.           caballo y noche 003.jpg

 

Come al bimbo donò un’addolorata

Allegria la muraglia della Cina,

queste sono le cose, qui è l’evento

che il dolore allegrato ora ravvisa,

messo in forse dal vento come vela

che ne porto hanno alato per salpare.

 

 

Par un soir de vent et de lune au bord du Mugnone

 

 

Agitant ce soir ton obscurité,

lune immense et grandie encore dans ton vide,

le vent argenté ne recueille

d’autre souffrance que celle des feuilles

striées de noir dans les jardins bruissants :

il lustre les cratères des volcans éteints,

le silence ici pétrifié des seuils.

 

De même qu’à l’enfant la muraille de Chine

fit ce cadeau d’une allégresse douloureuse,

telles sont les choses, voici l’occasion

que l’allègre douleur maintenant reconnaît,

querellée par le vent comme une voile

qu’on a hissée au port pour appareiller.

 

 

Traduction André Ughetto 

 

 

_________________________________________________________