20 janvier 2012

Le Bleu de l'eau ~ Leonor Gnos

 

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Bleu de l'eau

un horizon sur mon visage

les vagues dans les yeux

le miroir de la mémoire

avant que l'écume s'érige

en fontaines géantes

les mouettes se précipitent

contre le vent tombent soudain

comme des pierres

j'aimerais les caresser

je sais qu'elles ont peur elles aussi

par moments la confusion le fracas

je devrais sauter dans l'eau

me battre contre l'irradiation

sans la tentative de m'accrocher

à l'écho du matin

car le soir commence à chavirer

et la nuit se remplit de voix

qui se plaignent

un arôme de nécrose sur la langue

le flot arrive il est immense

il coupe le chemin à tous les cris

et le mot n'a plus aucun sens

à la première lumière du ciel

je recherche le bleu de l'eau

l'horizon aux mille visages

les yeux dans les vagues

pleines de contes de mort

  

Leonor Gnos

25 septembre 2011

Olivier Bastide ~ Contemplations en ma maison

 

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Contemplations en ma maison

 

 

En préambule, il m’appartient de voir le vent, de saisir d’instinct l’oracle par la foudre. C’est de mon propre fait que j’entendrai l’écho de toute chose. Homme peu doué pour l’aigre et le contrefeux, je choisis l’acte premier et la contemplation. Quiconque me connaît sait mon goût des odeurs, ma langue habile à décider des salaisons. Toi qui là-bas t’embarrasses de l’ombre, fouette de musc leur grise mine, petit conseil simplement dit, envoie-les par-delà le fleuve sur d’autres rives.

 

L’orage s’est avancé discrètement, en douce promenade. De grosses gouttes ont suivi le ciel grisé de midi. Il n’est encore de tempête, de tonnerre et d’éclair.  L’heure est au calme, à l’intime repli sur soi. Face aux mots attendus l’inconstance est une étreinte blême. Il saigne, des conditions, un souci de vindicte, discrédit du soleil. L’arbre feuillu assigne à résidence la fraîcheur et son agrément. En ce jardin, je suis maître et facteur. J’ai la parole vive, le sommeil à mon heure. J’ouvre à tout chant mon vol de passereau. D’une question, j’anime la rectitude des géomètres.

 

Je pense aux escargots, aux petites flaques sur la margelle du puits, à chaque brin d’herbe, encore effarouchés d’un été débutant. Je respire la terre chaude et mouillée. Le bruit de la pluie s’entend du pas de porte, et c’est assez pour dire. L’appel nous trouvera à notre ouvrage, notre établi empoussiéré de belles larmes, de clameurs et de hontes bues, entre équité et doute. L’allée va du lever au soir indépendante  des conspirations.

 

J’ai caressé le mur dans l’escalier. Il est froid comme l’aiment les chaleurs de juin. Quelques pas entre l’une et l’autre ont dessiné mon bonheur. Des carreaux rouge sombre bougent et crissent parfois. Une sieste d’enfant. Une femme endormie. Un homme au pas feutré a repris l’écriture. La pluie a cessé.

 

Au lendemain, j’entends l’escale. De cuisine et d’autres bruissements, elle prévient la nuit déjà présente. Il n’est plus dense recueillement, plus objectif balancement des organes que celui édicté à la nuit. Je préviens les gardiens du Temple de notre envolée païenne. Ils doivent convenir d’une juste échappée. Sans cela, leur destinée serait macabre, bonne seulement à nourrir quelques chiens galeux. Je règle le métronome au besoin propre des amoureux. 

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Ici, les herbes sont farouches à l’églantier. Elles isolent sa morgue pour dire la beauté du chiendent, leur vigilance  à toute approche. Qu’un chien passe et le chat guette l’inimitié. Nous ne sommes pas seuls à refuser le vin et l’eau. Au premier printemps s’envisagent feuilles et fleurs. L’ouvrier a labouré la vigne ; le ciel attend l’heure infinie des bleus et de l’été. Je suggère à ma fille d’arracher quelques herbes avec un outil ; les salades sauvages finissent leur vol sur le talus voisin.

 

Mais le jardin se teint d’amertume. En passe de résolution, la vie par la mort accomplie. L’octave est pleine fleur et l’alambic assène son soupir à l’exhalaison commune. Choisie du vent douceâtre, l’onde des blés assume l’été  et l’indemnisation des coquelicots. Quand on moissonnera, je serai au loin des collines, assigné aux courbes violines. Et ce sera le soir. Le bétail gémira ses revendications, l’enfant sera dans les bras de son père. Ils parleront d’amour, de naissance et de pleurs. La porte, en continu, prêtera jour et fermeture. Ils iront en deux sens vers le même soleil.

 

Pour autant, le lapereau détient le vent d’automne et ses secrets. L’orchestre précipite l’harmonie au ruisseau et se disperse. J’ai plus de questions en tête que tous les grains de vent ; je m’invite à l’oubli et sacrifie  l’oracle. Derrière, peu ou rien ! Alors de mots j’environne mon temps précis. Je dis de gré à gré mon sentiment. C’est simple persuasion des commissures à se comprendre, volonté d’enivrer le décor. Musique devenue, la crainte des soleils s’étrenne au crépuscule. Ta robe déconcerte. Tes lignes, l’infini ! L’infiniment connu, précisé, précipité du quotidien en mes bras.

 

À cet instant, le cyprès tend son être au ciel, et c’est tout son chemin. Son évidence, son abstinence d’autres choses, sa persistance. Doigts dressés, pressés d’immobiles scansions que je n’attribue pas. Entre observation et observance mon éthique s’abreuve à mes veines, par nécessité. 

 

Depuis, le froid a obligé au feu. En deux jours, les feuilles du mûrier sont tombées. Nous avons craint la neige. Enfin, le gris est resté pour représailles du pays. Chacun, en sa maison, le temps s’est replié ; l’escargot, disparu ! Les fossés, dénués d’estime, se chargent de meurtrissures… Le printemps pointe déjà… maintenant l’été s’apprête au souvenir par l’hirondelle alignée avec l’hirondelle. J’ai été négligent. Et donc s’est déroulé le cours des choses, pareillement.

 

Ce soir, comptable du vert et de l’or, j’affirme en deux questions l’absence et l’impossible : en quoi suis-je utile à l’éclosion d’un bourgeon ? Que valent l’œillet, la mûre et le sourire de la Lune sans l’invention de la beauté ?

 

 

Olivier Bastide 

20 août 2011

Nuit noire ~ Laurence Verrey

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Nuit noire 

 

 

Il faudra compter encore avec l'insomnie

et ses vaines foulées qui brisent tout élan

ces nuits où broyer son grain en solitaire

un grain noir 

dans un monde dévasté

où tenir bon pourtant malgré les pensées

qui tournent

comme un vol de corneilles impossibles

à chasser qui tournent en rond

dans un frou-frou d'ailes noires

Et puis le matin revenu

avec sa robe lustrée de petit renard roux

tout se sera évanoui.

 

 

Laurence Verrey

 

_________________________________________

Extrait de Un seul geste, Éditions Empreintes (Suisse), 2010.

19 janvier 2011

On se souvient - Geneviève Bertrand

 

 

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© Photo Claude Chuzel

 

 

 


 

On se souvient

Des ailes repliées

Qui résistent à la musique implacable

 

 

On se souvient

De la joie vive

Collée à l’avers du mouvement

 

 

On se souvient

Du corps épuisé

À l’heure silencieuse

 

 

On se souvient

De l’évidence d’un mot

Appelé par le regard de l’autre

 

 

On se souvient

De l’étonnement

Du geste juste

                                    Jailli de l’étincelle       

                                            à la brisure de l’instant

 

 

Danse de l’âme

Audace du cœur

Intensité du chemin 

 

              

                                                                                    

                                                                         Geneviève Bertrand


 

 

13 novembre 2010

Les doigtés de feu et d'absence de Jean-Yves VALLAT

      

 

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« Je n’augmente rien 

Je n’argumente pas 

Je répète le peu de mots que je sais. » 

 

          

 

 

Ainsi parle Jean-Yves Vallat, tout au bout du tracé qu’il emprunte sous le signe d’un apparent paradoxe, celui de l’Endurance du Météore (MLD, 2010).

 

C’est que la démarche ici n’est pas celle des fulgurants, non plus celle des immobiles.

  

Elle se situe dans un espace d’humanité, un entre-deux de l’existence, qui a les lèvres « effleurées par l’abîme » et qui sait en même temps voir « au bord du ciel bleu » comment « persiste l’avenir pour un enfant calme / aux mains d’herbes et de bois ».

 

Espace douloureux, auquel le poète ne consent pas facilement, mais où il nous entraîne, à pas fermes, mesurés, anxieux mais résolus, avec une forme d’âpre fidélité au seuil de la nuit.

 

Ce qui nous émeut chez Jean-Yves Vallat, c’est bien cette insistance  à  tenter une parole juste « à condition d’habiter les arbres », condition éthique autant que formelle qui se retrouve d’une page à l’autre. La figure de la mort y trouve une place centrale, avec une façon personnelle de laisser entendre, selon la belle formule de Mérédith Le Dez à qui l’on doit la préface,  « un chant psalmodié dans l’obscurité ».

 

 

Une belle voix grave parcourt ce temps qui se sait à l’oubli, le vit déjà par anticipation, ramassant les témoins de la finitude pour nourrir le feu. « Mon absence est un préau où le vent se rassemble avec des feuilles de passage. », prévient le poète qui s’éloigne avec les images du temps, offrant ses lectures d’horizon ou ses carnets de «  l’herbe ardente, quand tu seras sous la neige ».

 

À quoi bon persister en écriture si « rien ne s’ajoute au poème sauf le silence qu’il donne » ? Pour ce silence-là, justement, silence obtenu, partagé, apprivoisé comme cette porte derrière laquelle veillerait une voix », semble répondre Jean-Yves Vallat. Par le travail des "Cendres", et puisque « Les arbres ont un regard », il nous appartient d’entrer dans cet enclos. Peut-être pour ce rare instant d’un dimanche de lumière,  à la dernière page du livre,  où règne le verger dans un regard d’enfant « auprès d’un petit pommier d’un an ».

 

Oui, « Le météore n’explique pas le ciel

il le nomme ».

 

Il n‘en a jamais fini de tenter de le nommer.

 

 

                                                                       Dominique Sorrente

 

 

 

 

Endurance du météore.jpeg  Endurance du Météore est paru aux éditions MLD, 2010

 (http://editions-mld.com/)

 

 Un extrait et notice biographique de l'auteur ICI

 

 

 

 

 

Du même auteur :

  • Cendres, éditions de l’Envol, 1997, prix Yvan Goll
  • Les arbres ont un regard, Le Nouvel Athanor, 2009

 

 

 

 

 

08 octobre 2010

Laurence Verrey aux approches du Seul Geste

 


Cela commence par des touches blanches, des vers de dix-sept syllabes aux allures de cailloux pour baliser la route, à dire le regard à peine fait sagesse :

 

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« flacon du matin 

jeune fille en sa chemise 

lumière de perle » 

 


 

Puis les Matins s’attardent sur l’écriture, la voix s’accorde à plus d’ampleur. C’est un paysage ouvert qui s’invente, un horizon qu’auraient préfacé les figures mûries d’Hölderlin et de Rilke.  Les poèmes sont temps de méditation retenue auprès de celui qui écrit et « sonde le fond des choses » avec « sa langue comme du givre rescapé/ dans l’air trop lourd ». Ils se font exercices  d’allègement et proposent une suite à traverser les forêts et les voûtes, où l’épreuve de l’Effroi et le merveilleux de l’Offrande se font face jusqu’à faire naître une belle foulée du pied dans l’herbe nue.

 

On retrouve alors la présence originelle de la musique, si prégnante chez l’auteur du Cantique du feu, ses jaillissements d’images qui tantôt voltigent et tantôt crient, puisqu’il s’agit aussi de « lâcher les chiens de la colère dans les jambes ». La méditation alimentée par le souffle se transforme volontiers sous des accents bibliques, avec ce désir de dire dans la pulsation du temps, à proximité d’un mystère qui nous rend nomades.

 

Dans l’antichambre des paraboles : c’est bien là que les poèmes de Laurence Verrey viennent s’aimanter, peu à peu, jusqu’à nous inviter autour de ce Seul Geste, ultime séquence de ce chemin fait de six haltes, où s’achève la dialectique du corps en ruines et sauvé, voué à l’oubli et accrochant une trace sacrée.

 

Un itinéraire a pris forme dans les pages rares du livre, comme miroir d’une existence.

Conduit par le lyrique aveu en faveur de « l’amour de l’été enflammé », il dit avec insistance, mais sans jamais peser :


« j’appelle dans la foudre 

l’instant fulgurant du poème 

dressé sur sa mort » 

 

C’est bien ainsi dans l’approche successive des formes, et dans la ferveur en continu de son  timbre poétique, si particulier, que Laurence Verrey dit la part sauve de notre désir de vivre, pareil à la tige aimantée qui nous ressemble. Comme l’a fort bien saisi Claire Genoux, l’écriture ici « appelle l’allégement, tout en cherchant le vertige, ce balancier du désir. »

 

Car elle sait qu’il y a au fond de notre errance un psaume au jour le jour et toujours à reprendre. Un seul geste comme celui du « volcan insoumis » qui danse sa mutation parmi les flammes. Ce qui fait de cet ouvrage le livre le plus  dense et le plus ouvert du poète. Une somme de vie risquée, entre dessaisissement par les mots et appel à l’absolue étrangeté qui nous fonde.

 

Dominique Sorrente

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Un seul geste est paru aux Editions Empreintes, 2010, (www.empreintes.ch) avec une vignette originale de Louise Beetschen.

  

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 Du même auteur :

  • Chrysalide, poèmes / Ed. de l’Aire, 1982
  •  Le Cantique du Feu, poème / Ed. de l’Aire, 1986 (prix Schiller 1987)
  •  D’Outre-Nuit, poème / Ed. Empreintes, 1992
  •  Pour un visage, poèmes / Ed. de l’Aire, 2003
  •  Vous nommerez le jour, poème / Ed. Samizdat, 2005

  

 Voir aussi :

 

 

 

 

                                                                                                             

 

 

 

 

 

 

 

 

 

08 décembre 2009

Contre ce mur - Marcel Migozzi

 

Portrait unique parmi d’autres 

 

 

« vigne vierge d'automne      comme

monte à la vie

le sang enflammé d'éphémère »

 

Marcel Migozzi 

 

 

Il dribble. Il prend plume. Il fait des appels de balle. Il aligne ses vers : une passe en profondeur, un contre-pied, il travaille son  droit et son gauche, son jeu de tête, sait-on jamais. Il décroche d’une ligne à l’autre. Il rature, quelques brins d’herbe feront l’affaire. Rien d’oublié, mais il macère pour trouver liqueur à son goût. Match après match, livre après livre, il y va de son corps à corps gourmand, tenace, généreux. Il accroche son obsédante prise au vestiaire , rêve d’une équipe indéfectible. 
 

Mots et ballon : ce sont facettes du même jeu qui n’admet pas de temps mort.   Ah, celui-là, l’affreusement nommé, on le mettra en quarantaine dans un recoin de feuilles. Mais rien n’y fait, dit  le maître éphémère du jardin. Il faudra bien lui consentir, à la sauve-qui-peut. 
 

Alors, que lui dire à ce compagnon d’écriture qu’il n’ait déjà scruté dans ses feux de broussailles ? On est seul et voué. On va dans les griffures. On est tous à genoux à respirer l’herbe de femme. On s’éprouve désorienté. On est en chambre d’observation dans ce mot à mot aléatoire qu’on barbouille volontiers  d’encre et de poisse.

Et pourtant, pourtant… 
 

On écoute en enfants de toujours les voyelles épelées qui nous parlent et nous relient.

On ne repousse pas la nuit et ses saccages ; on la froisse ensemble du regard.

Incapable d’un vin menteur, on s’attable bon prince avec les années. On laisse glisser des larmes sauvages sur les joues. D’une peau de cyprès touché, on peut recommencer le monde.

Sur un bord de rivière, on conjugue le verbe. 

S’émerveiller. 

Marcel est de cette trempe-là. Nous ne lui dirons jamais assez, en réponse à ses mots si précieux qu’il nous confie sur le papier d’écolier de sa vie de toujours enfant. 

Notre terre commune alors n’est pas si loin. 
 

                              Dominique Sorrente 

 

(Une première version de ce texte a paru dans la revue Encres Vives- hommage à Marcel Migozzi) 

 

 

 

 

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contre ce mur

l'échelle en bois couleur de l'os

 

on est tombé

dans un jardin de malemort

 

qu'a-t-on perdu dans une boue

 

 

 

à chaque instant de doute        un mur

comment le franchir sur l'instant

 

en vérité ne se dit plus

qu'avec retard      et seulement

dans la boue murée de l'instant

 

 

Marcel Migozzi

(inédit Scriptorium 2009)

 

 

 

         Marcel Migozzi est né à Toulon en 1936, dans une famille ouvrière d’origine corse. Il vit au Cannet des Maures dans le Var.

Lauréat du prix Jean Malrieu en 1985, du prix Antonin Artaud en 1995, du prix Des Charmettes / Jean-Jacques Rousseau en 2007, il a publié de nombreux ouvrages de poésie chez de nombreux éditeurs, en France et à l’étranger, collaboré à de nombreuses revues, ouvrages collectifs, anthologies.

 

         Parmi les ouvrages les plus récents, on citera : Un rien de terre (L’Amourier), Ensemble d’être (L’Arbre à paroles), Au rouge-gorge suivi de Mottes (Estuaires), Des traces dispersées (L’Harmattan), À qui le corps ? (Tarabuste), Dans les fermes, ça fume encore (Potentille), Dix solitudes (La Porte), Nouvelle histoire de la rosée, en collaboration avec Ludmilla Podkosova (Editinter), Et si nous revenions, sans vieillir (Encres Vives).

 

 

24 octobre 2009

Jean-Marie Berthier, poète du haut coeur

 

Cette ligne de vie dans l'exil de parler

 

Il faut entendre Jean-Marie Berthier quand il allonge sa mémoire, quand il accueille en page les chiens perdus de l’amour, les terrains vagues et le « clair de corps ». Sous sa plume, on découvre une étonnante évidence qui n’a que faire des empêchements contemporains, des manques langagiers qui assèchent, du faux imprononçable.

C’est que pour ce poète du haut cœur, l’enjeu a depuis longtemps avoué sa mise : survivre au malheur des séparations essentielles, témoigner du lien entre les vivants et leurs disparus, tenter en mots de fortune l’amitié du passe-muraille et l’accompagnement des étoiles. Et croire cela surtout au cœur du vertige humain:« On n’a jamais vu l’éclair/ oublier la nuit ».

Gorgée de scènes, prises au lointain de l’âme, une poésie se déroule alors en chant de troubadour, portée par une voix ardente et chaude, reconnaissable entre toutes. C’est une boussole de langage à tenir, vaille que vaille, qui nous rappelle, au cas où nous l’aurions oublié, que l’amour parle en poésie comme en sa langue première, et encore que le poème, enfant aux bras ballants, reste la seule et si précieuse monnaie du jour pour porter le « fardeau de douleur de ma peau ».

Aux éditions MLD (www.editions-mld.com), est paru en 2009 le très bel ouvrage « Attente très belle de mon attente » où le lecteur retrouvera la « gravité foudroyée » de l’auteur des Arbres de Passage, son émouvante célébration du temps cathartique de la conscience.

 

Dominique Sorrente

 

 

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LE FEU JARDINAIT EN SILENCE

 


Ce qui fut dit

fut aimé

 

Ce qui fut fait

fut chanté

dans ce temps

levé comme une gerbe

 

Le cœur dessinait ses collines

et la peau ses labyrinthes

mais seul un vent mauvais

pouvait en elle s’égarer

 

Le feu jardinait en silence

les ailes des oiseaux déchus

 

Ce qui fut dit

fut jeté

Ce qui fut fait

fut coupé

 

Sans aucun jugement

furent tondues les gerbes

 

Jean-Marie Berthier

(extrait de Attente très belle de mon attente)

 

Un si ardent désir de mot à mot

 

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© Photo Daniel Vincent

 

Le poète vit le plus souvent seul sous l’escalier où il entend parler de lui comme d’un mort. C’est contre cette imagerie que le Scriptorium s’est créé, en lieu d’utopie vivante, avec le désir de réunir quelques poètes, artistes et lecteurs, dans leurs solitudes consenties, et d’aller à plusieurs, en ce début de XXIème siècle, à la rencontre des mots, avec leur énergie insoupçonnée.

 

Fondé en 1999, le Scriptorium est né en un temps symbolique, passage espéré, déplacement des horizons. L’époque est à la mise en scène de l’intime, à l’ustensilisation du langage, à la compulsive agitation financière ; elle porte aussi la précarité de la survie planétaire, la recherche de nouvelles formes de relations d’échange, l’attente de paroles qui mettent en chemin et tonifient l’ardeur à vivre. Nous pensons que, dans cette époque de bouleversements, la poésie se doit de proposer un désir d’écologie de l’esprit, capable de lier la biodiversité du langage avec un goût approfondi pour le bien commun.

 

Trois mots désignent cette aventure que nous menons depuis  dix ans :

 

Marseille, la ville foisonnante, dispersée, souvent rebelle, parfois injuste et toujours créative. C’est dans le petit port de pêche du vallon des Auffes, à la marge de la grande cité que notre projet a vu le jour. Comme une promesse d’embarcation. Minuscule, peut-être signifiante. Nous vivons en sémaphore de poésie dans ce port qui annonce la permanence de la rive et la mobilité renouvelée des départs et des arrivées.

 

L’esprit de coïncidence : il se diffuse entre nous, poètes, artistes, lecteurs, comme l’art de trouver la juste longueur d’onde entre le monde du dedans et le mystère de l’autre. Il est ce mouvement de l’être qui refusant la seule métaphore mécanique du langage consent aux lâchers prises de ce qu’il ignore, mais avec l’accueil lucide et travaillé de l’inconnaissable. La coïncidence se retrouve tant dans l’exercice individuel du poème, propice à la réception de la part secrète, que dans les dispositifs polyphoniques que nous pratiquons, comme celui des Intervalles, du Pictodrame ou de la poésie chorus.

 

La poésie à ciel ouvert est notre paysage naturel,  parce que  nous croyons que la poésie parle à chacun et qu’elle doit circuler à travers l’ensemble des formes contemporaines qui vont de  la voix haute à l’intimité des inscriptions sur murs, des cartes-poèmes  aux traces sur la blogosphère… Ciel à plusieurs dimensions qui donne le vertige autant qu’il nous attire. Nous parions sur une intelligence collective à développer avec les mutations technologiques qui nous obligent à repenser notre métier d’auteur. Le « ciel ouvert » désigne cet esprit d’aventure qui ne va pas sans conjuguer le geste d’écrire avec les risques d’intempéries …ou d’insolation.

 

Les auteurs que nous accueillons dans cette anthologie naissante et qui s'étirera à son rythme imprévisible durant la saison 2009-2010 portent, chacun à sa manière, cette promesse de vie intense qui nous fascine.

 

Bienvenu au lecteur de passage qui séjournera, même un instant, dans ce lieu-dit  ouvert.

 

C'est avec lui que nous apprendrons ensemble à déchiffrer ce que nous disent les jours et les nuits.

 

 Notre métier sur ces pages en genèse : copistes de l'inattendu.

 

 

 

Dominique Sorrente