08 décembre 2009

Contre ce mur - Marcel Migozzi

 

Portrait unique parmi d’autres 

 

 

« vigne vierge d'automne      comme

monte à la vie

le sang enflammé d'éphémère »

 

Marcel Migozzi 

 

 

Il dribble. Il prend plume. Il fait des appels de balle. Il aligne ses vers : une passe en profondeur, un contre-pied, il travaille son  droit et son gauche, son jeu de tête, sait-on jamais. Il décroche d’une ligne à l’autre. Il rature, quelques brins d’herbe feront l’affaire. Rien d’oublié, mais il macère pour trouver liqueur à son goût. Match après match, livre après livre, il y va de son corps à corps gourmand, tenace, généreux. Il accroche son obsédante prise au vestiaire , rêve d’une équipe indéfectible. 
 

Mots et ballon : ce sont facettes du même jeu qui n’admet pas de temps mort.   Ah, celui-là, l’affreusement nommé, on le mettra en quarantaine dans un recoin de feuilles. Mais rien n’y fait, dit  le maître éphémère du jardin. Il faudra bien lui consentir, à la sauve-qui-peut. 
 

Alors, que lui dire à ce compagnon d’écriture qu’il n’ait déjà scruté dans ses feux de broussailles ? On est seul et voué. On va dans les griffures. On est tous à genoux à respirer l’herbe de femme. On s’éprouve désorienté. On est en chambre d’observation dans ce mot à mot aléatoire qu’on barbouille volontiers  d’encre et de poisse.

Et pourtant, pourtant… 
 

On écoute en enfants de toujours les voyelles épelées qui nous parlent et nous relient.

On ne repousse pas la nuit et ses saccages ; on la froisse ensemble du regard.

Incapable d’un vin menteur, on s’attable bon prince avec les années. On laisse glisser des larmes sauvages sur les joues. D’une peau de cyprès touché, on peut recommencer le monde.

Sur un bord de rivière, on conjugue le verbe. 

S’émerveiller. 

Marcel est de cette trempe-là. Nous ne lui dirons jamais assez, en réponse à ses mots si précieux qu’il nous confie sur le papier d’écolier de sa vie de toujours enfant. 

Notre terre commune alors n’est pas si loin. 
 

                              Dominique Sorrente 

 

(Une première version de ce texte a paru dans la revue Encres Vives- hommage à Marcel Migozzi) 

 

 

 

 

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contre ce mur

l'échelle en bois couleur de l'os

 

on est tombé

dans un jardin de malemort

 

qu'a-t-on perdu dans une boue

 

 

 

à chaque instant de doute        un mur

comment le franchir sur l'instant

 

en vérité ne se dit plus

qu'avec retard      et seulement

dans la boue murée de l'instant

 

 

Marcel Migozzi

(inédit Scriptorium 2009)

 

 

 

         Marcel Migozzi est né à Toulon en 1936, dans une famille ouvrière d’origine corse. Il vit au Cannet des Maures dans le Var.

Lauréat du prix Jean Malrieu en 1985, du prix Antonin Artaud en 1995, du prix Des Charmettes / Jean-Jacques Rousseau en 2007, il a publié de nombreux ouvrages de poésie chez de nombreux éditeurs, en France et à l’étranger, collaboré à de nombreuses revues, ouvrages collectifs, anthologies.

 

         Parmi les ouvrages les plus récents, on citera : Un rien de terre (L’Amourier), Ensemble d’être (L’Arbre à paroles), Au rouge-gorge suivi de Mottes (Estuaires), Des traces dispersées (L’Harmattan), À qui le corps ? (Tarabuste), Dans les fermes, ça fume encore (Potentille), Dix solitudes (La Porte), Nouvelle histoire de la rosée, en collaboration avec Ludmilla Podkosova (Editinter), Et si nous revenions, sans vieillir (Encres Vives).

 

 

24 octobre 2009

Jean-Marie Berthier, poète du haut coeur

 

Cette ligne de vie dans l'exil de parler

 

Il faut entendre Jean-Marie Berthier quand il allonge sa mémoire, quand il accueille en page les chiens perdus de l’amour, les terrains vagues et le « clair de corps ». Sous sa plume, on découvre une étonnante évidence qui n’a que faire des empêchements contemporains, des manques langagiers qui assèchent, du faux imprononçable.

C’est que pour ce poète du haut cœur, l’enjeu a depuis longtemps avoué sa mise : survivre au malheur des séparations essentielles, témoigner du lien entre les vivants et leurs disparus, tenter en mots de fortune l’amitié du passe-muraille et l’accompagnement des étoiles. Et croire cela surtout au cœur du vertige humain:« On n’a jamais vu l’éclair/ oublier la nuit ».

Gorgée de scènes, prises au lointain de l’âme, une poésie se déroule alors en chant de troubadour, portée par une voix ardente et chaude, reconnaissable entre toutes. C’est une boussole de langage à tenir, vaille que vaille, qui nous rappelle, au cas où nous l’aurions oublié, que l’amour parle en poésie comme en sa langue première, et encore que le poème, enfant aux bras ballants, reste la seule et si précieuse monnaie du jour pour porter le « fardeau de douleur de ma peau ».

Aux éditions MLD (www.editions-mld.com), est paru en 2009 le très bel ouvrage « Attente très belle de mon attente » où le lecteur retrouvera la « gravité foudroyée » de l’auteur des Arbres de Passage, son émouvante célébration du temps cathartique de la conscience.

 

Dominique Sorrente

 

 

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LE FEU JARDINAIT EN SILENCE

 


Ce qui fut dit

fut aimé

 

Ce qui fut fait

fut chanté

dans ce temps

levé comme une gerbe

 

Le cœur dessinait ses collines

et la peau ses labyrinthes

mais seul un vent mauvais

pouvait en elle s’égarer

 

Le feu jardinait en silence

les ailes des oiseaux déchus

 

Ce qui fut dit

fut jeté

Ce qui fut fait

fut coupé

 

Sans aucun jugement

furent tondues les gerbes

 

Jean-Marie Berthier

(extrait de Attente très belle de mon attente)

 

Un si ardent désir de mot à mot

 

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© Photo Daniel Vincent

 

Le poète vit le plus souvent seul sous l’escalier où il entend parler de lui comme d’un mort. C’est contre cette imagerie que le Scriptorium s’est créé, en lieu d’utopie vivante, avec le désir de réunir quelques poètes, artistes et lecteurs, dans leurs solitudes consenties, et d’aller à plusieurs, en ce début de XXIème siècle, à la rencontre des mots, avec leur énergie insoupçonnée.

 

Fondé en 1999, le Scriptorium est né en un temps symbolique, passage espéré, déplacement des horizons. L’époque est à la mise en scène de l’intime, à l’ustensilisation du langage, à la compulsive agitation financière ; elle porte aussi la précarité de la survie planétaire, la recherche de nouvelles formes de relations d’échange, l’attente de paroles qui mettent en chemin et tonifient l’ardeur à vivre. Nous pensons que, dans cette époque de bouleversements, la poésie se doit de proposer un désir d’écologie de l’esprit, capable de lier la biodiversité du langage avec un goût approfondi pour le bien commun.

 

Trois mots désignent cette aventure que nous menons depuis  dix ans :

 

Marseille, la ville foisonnante, dispersée, souvent rebelle, parfois injuste et toujours créative. C’est dans le petit port de pêche du vallon des Auffes, à la marge de la grande cité que notre projet a vu le jour. Comme une promesse d’embarcation. Minuscule, peut-être signifiante. Nous vivons en sémaphore de poésie dans ce port qui annonce la permanence de la rive et la mobilité renouvelée des départs et des arrivées.

 

L’esprit de coïncidence : il se diffuse entre nous, poètes, artistes, lecteurs, comme l’art de trouver la juste longueur d’onde entre le monde du dedans et le mystère de l’autre. Il est ce mouvement de l’être qui refusant la seule métaphore mécanique du langage consent aux lâchers prises de ce qu’il ignore, mais avec l’accueil lucide et travaillé de l’inconnaissable. La coïncidence se retrouve tant dans l’exercice individuel du poème, propice à la réception de la part secrète, que dans les dispositifs polyphoniques que nous pratiquons, comme celui des Intervalles, du Pictodrame ou de la poésie chorus.

 

La poésie à ciel ouvert est notre paysage naturel,  parce que  nous croyons que la poésie parle à chacun et qu’elle doit circuler à travers l’ensemble des formes contemporaines qui vont de  la voix haute à l’intimité des inscriptions sur murs, des cartes-poèmes  aux traces sur la blogosphère… Ciel à plusieurs dimensions qui donne le vertige autant qu’il nous attire. Nous parions sur une intelligence collective à développer avec les mutations technologiques qui nous obligent à repenser notre métier d’auteur. Le « ciel ouvert » désigne cet esprit d’aventure qui ne va pas sans conjuguer le geste d’écrire avec les risques d’intempéries …ou d’insolation.

 

Les auteurs que nous accueillons dans cette anthologie naissante et qui s'étirera à son rythme imprévisible durant la saison 2009-2010 portent, chacun à sa manière, cette promesse de vie intense qui nous fascine.

 

Bienvenu au lecteur de passage qui séjournera, même un instant, dans ce lieu-dit  ouvert.

 

C'est avec lui que nous apprendrons ensemble à déchiffrer ce que nous disent les jours et les nuits.

 

 Notre métier sur ces pages en genèse : copistes de l'inattendu.

 

 

 

Dominique Sorrente