22 janvier 2012
Jean-Philippe Salabreuil ~ La chambre à feu

© Photo Helder Reis
La chambre à feu
Au bord du livre que j'écris tourne le ciel et ses montagnes. Une chose plus essentelle que la vie est le matin du monde en fleurs à travers nous. La hauteur bleue nous habite et nous dédaigne non remaniée depuis les âges nous qui changeons. Voici l'automne de nouveau qui toujours se ressemble. Et lorsque l'âme à la fin s'émerveile un cri plus pur de rouge-gorge enfile nos sombres haies de buis jusqu'au silence.
Écrire ici pour moi n'est plus ouvrage de lumière. Ailleurs m'interpellent des morts à la dérive qui n'ont encre ni papier ni plume en leur barque si noire. Et puis quelques vivants de même démunis parmi l'enclos des monts branchus. Mais l'aube me retrouve à pic entre deux lucarnes de l'espace où je balconne et ne me laissera jamais semblable. Une heure ou deux le grand parti des rossignols a pris ma chambre à feu pour un pin de ténèbres. Ils sont mots violents que la nuit range mal et dérange. Ainsi les mains levées plus fréquentes et tremblantes. Ainsi le coeur tardif. J'y gagne une rigueur.
Aux soirées lisses et dévidé le fil ténu des jours cette allégresse m'a recommencé. Mise en doute la fatigue un ruisselant sommeil m'élève au profond visage des nues. j'ai pour témoin ma vieille lampe avoir à sa lueur défoui les menées blanches d'un pays d'érables. Et l'éternel glissement d'astres en route pour l'hiver. Ô douce lune es-tu venue quand je me suis tourné vers la muraille ? À minuit les roses de novembre ont quitté mon jardin pour le ciel.
Une à une les pages de livres lus et refermés les montagnes s'enneigent et s'effacent. Au monde limpide entier ma fenêtre ouverte demain secouera sa charge de bois obscurs.
Jean-Philippe Salabreuil
La Liberté des feuilles, Gallimard, 1964
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15 janvier 2012
D'hiver en hiver - Tomas Tranströmer
SOMBRES CARTES POSTALES
I
L’agenda est rempli, l’avenir incertain.
Le câble fredonne un refrain apatride.
Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres se battent
sur le quai.
II
Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.
La place sauvage (1983)

AU MILIEU DE L’HIVER
une lumière blême
jaillit de mes habits.
Solstice d’hiver.
Des tambourins de glace cliquetante.
Je ferme les yeux.
Il y a un monde muet
il y a une fissure
où les morts passent la frontière
en cachette.
Funeste gondole (1996)
Tomas Tranströmer
______________________________
Sur l'oeuvre de T. Tranströmer, voir La Quinzaine littéraire
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16 septembre 2011
Exil, retour ~ Henri Tramoy

EXIL, RETOUR
(extrait)
Y a-t-il place pour d'autres dire
Plus hauts que cathédrales et leurs démons de pierre
Accrochant aux nuages les vestiges des siècles
Voici mon chant ma danse et mon espoir L'exil
Est au dedans de moi mais déjà je reviens
Vers mon Esclavonie.
***
Là-bas dans l'ombre londonienne
Aux couches des bourgeois j'ai changé les draps surs
Et appris quelque écho de leurs rites
Les traces qui maculaient leur linge
Écrivaient mon malaise quand tôt passé le goût
Du dépaysement du folklore de l'exotisme
Le despotisme de salon des droits qu'ils s'arrogeaient
Me renvoyait l'image de ma roture
Ô le chant de ce train qui ramène au pays
La fierté de mon peuple
Et ma soif s'apaise à la chair
D'une tomate olive et mon palais s'égaie
D'un fromage de brebis
Sur les chemins de mes orages
J'ai rencontré mes frères aux barreaux de vos bagnes
Au fond des fosses creusant l'humidité des villes
Dans le chahut des marteaux-piqueurs
Et le silence des rues sur eux retombe
Criant l'angoisse des heures sans sommeil
Alors ce train
Traversant les frontières comme on célèbre un rêve
Renversant les alliances les leurres
Roule vers l'avenir
Ô fumer en silence cigarette sur cigarette
Des américaines de préférence avec un bout doré
Demain
Se lèvera le premier jour de ce qui me reste à vivre
***
La porte du compartiment s'ouvrit il savoura ton regard l'idée déjà
de te connaître deux exilés à se chercher à se connaître et pourquoi
pas au hasard on partagera les victuailles et notre angoisse s'efface
un paysan projette le linge blanc de son repas et le convoi s'égare
tiré par deux colombes la nuit est un alcool et ses heures bleues
vacillent le printemps renaît au plein coeur de l'été s'avance
il pose son regard par la chemise ouverte entrevoit leur histoire
***
(une mouche troubla l'instant qu'il chassa)
Et déjà les jours à venir
La traversée des sables des villes des tunnels
Déjà leurs mains qui se hèlent
Les yeux plongés au plus secret de l'autre
Les jours et les nuits l'oubli de l'exil des mondes armés
Quand la Terre se décrit comme patrie commune
Au vent des frontières socialistes la belle le rebelle
Et l'autre encore son pays se dit yol
Parti se vendre au nord de l'homme
Et plus au nord encore que personne ne croît
Que Günther écrivit et vécut à sa place
Dans sa chair et son âme
Crachant sa germanité aux pieds de ses bourreaux
Pour mieux la regarder en face
***
Laisse entrer la nuit dans ton compartiment
Smiljka aux yeux de camomille
Ton chant au plus intime gonfle ta robe
D'un orbe palpitant qu'appelle la caresse
Et l'humide de ta lèvre le désaltère
Chassé des cuirs endimanchés de têtières blanches
Quand la première classe exclut du rang des voyageurs
Les hommes des figuiers et des orangeraies
Et le gardien des règles suisse de préférence
Colle une amende en douce pour usage usurpé
Des moquettes réservées
Ah écraser une cigarette encore rouge
Sur ses galons glacés
Ô laisse entrer la nuit dans ton compartiment
***
Vous parlez un sabir
Qu'aucune académie ne saurait reconnaître
Mais la tienne au grand jour
Vaut bien cet écart de langage
Entre tes dents s'égare sa langue
Dans le silence qui rythme la conversation de vos yeux
Tu restes énigme
Et pourtant tu te livres
Et se délivrent les lignes sages
Ô livre à peine un corps ouvert
Effleuré de peur d'y découvrir des cités interdites
Au bout de tes secrets un à un arrachés
À la musique muette de ton regard mica
Une eau mêlée de cobalt et d'ozone
Smalt d'azur écrin des îles de Dalmatie
Luit
***
Dans les sommeils de mon enfance
Il me souvient d'avoir grandi au sein d'une louve
Ô ouvre ta chemise de violettes noires
À la bouche égarée qui me mord
La soie de ton sourire when you smile en silence
Ô l'oiseau de ta peau ton sein de miel
Retrouver avec toi les courses de rivière
Et les flots de soleil
Les frontières s'effacent les grands oliviers bleus
Ta terre mouillée et ses chevaux de nuit
T'emportent sur leurs vagues
Ce train file et au bout du voyage
Est le commencement
Ta main se pose sur les heures qui se comptent
Et mon pouls bat l'amble de nos espoirs liés
Voici ton chant ô Smiljka de miel et de mica
[...]
Henri Tramoy
extrait de “Exil, retour”
Bulgarie 1968 / France 1987
in Ecrits poétiques rassemblés (volume I)
Ed. Presse & cousoir, 2011
_________________________________
Henri Tramoy est poète. Il dirige également les éditions Les Solicendristes et co-anime la revue Soleils et Cendre.
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31 août 2011
Rire ~ Pierre-Albert Jourdan

Rire
L'agitation est telle que cette boue des pensées devient nuage, que dispersion devient ce grand nuage sombre dans ton ciel. Cela tu es à même de le constater : car la page est blanche, toujours blanche !
Peut-être as-tu senti jusqu'à l'écoeurement cette triomphale présence des choses comme l'extase d'un monde dispensé de justifications. D'un monde, non de silence mais où le silence ne fait pas tache. Et toi, tu es mélange et toutes ces griffes lancées dans le vide composent ton visage. Laisse-le donc déposer le fardeau, nettoyer cette boue. Élève-le jusqu'au rire du ciel clair.
Pierre-Albert Jourdan
(L'espace de la perte,
Éditions UNES, 1984)
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22 mai 2011
Poèmes Au fil de l’eau
Il y a dans la campagne une pluie qu’on ne sait
pas lire encore, elle n’a pas commencé à tomber
mais déjà, elle fait refermer le livre des malheurs
dont on n’a su qu’effeuiller les pages.
À peine
cette pluie entrouvre-t-elle
une ancienne monotonie qui vient avec le soir
et cela suffit
aux manières d’oiseaux,
au chemin qui part devant soi ravir la lumière.

Sous le pont de Peut-être
Peut-être écrivons-nous
sans cesse
une scène d’avant le déluge,
ou bien un récit
qui s’emploie nuit et jour
à déchiffrer la source,
ou bien encore une tribu de fantaisies
à multiplier les alibis
au creux des eaux dormantes.
Peut-être écrivons-nous en goutte à goutte
pour ne pas désespérer de trop
la liturgie du vert.
Peut-être écrivons-nous
sous le tumulte des rivières,
sans faire attention au niveau
qui descend, qui descend.
Peut-être écrivons-nous en polissons indignes
pour tirer la nappe phréatique
à la barbe des prévisionnistes.
Peut-être écrivons-nous
pour rejoindre l’exact partage des eaux
entre l’insignifiant et le décisif.
Peut-être écrivons-nous
pour atteindre le lac
dans sa gloire anonyme.
Peut-être écrivons-nous
pour nous désengorger,
pour nous désaltérer,
pour nous offrir la poire
jusqu’à plus soif.
Peut-être écrivons-nous
pour ne plus nous baigner deux fois
avec Héraclite
dans le même fleuve pollué.
C’est autant de raisons pour quoi
les fronts des auteurs que nous sommes
parfois
ruissellent.
Dominique Sorrente

Le Partage des eaux
le seuil délivre l’eau en partage le sens de belles stries j’étais ici un soir je me souviens du vent des sorties familiales du poète ses mots ceux qui allaient par barques poussant de longs bâtons dans le courant
sortie il y a peu du roc en gouffre avide et résurgent en bascules comptables des millénaires et des fournaises nues fumées des matins neufs porte entrouverte vers midi et le soleil crissant d’oiseaux énigmatiques
hommes qui marchent d’un pas simple qui mangent à leur table qui parlent car il faut dire les distinctions notables de la beauté des eaux en deux cours dévolus être la fonte des massifs des maquis la dilution des fugues en cascades le cours le glissando d’algues et de fraîche envie
c’est le soleil musqué les renoncules et le doux et le frais et l’ample déraison qui s’ébrouent vivement à l’arrondi des plaines
c’est moi c’est toi l’aube et le crépuscule l’étoile le désir bleu l’eau sans cesse issue de nous qui délivrent des maux
Olivier Bastide
>> Détour en poésie aussi ICI
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15 mai 2011
Un pont entre deux printemps.
Pont des Printemps
Arrivé à la source, je m’en souviens encore
comme si c’était aujourd’hui, frappé
par l’étrange beauté de cette solitude.
F. Pétrarque
À Fontaine de Vaucluse
Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers, les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.
Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie, dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.
Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.
Au bras, la parole de l’ami —
et marcher en lenteur —
À l’œil, une faim embellie
qui avale chaque détail du chemin –
garder en soi un terreau de mémoire,
ce peu d’encre à écraser sur la page.
La page, elle est là, au Pas Un. Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.
Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.
Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.
S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.
Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.
Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.
Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.
Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre implore un reste de vie, les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…
Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ». Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question.
Tournent les aubes, inépuisables.
Valérie Brantôme
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08 mars 2011
Au commencement, en Infinis paysages

LÀ OÙ SÉJOURNENT D’INFINIS PAYSAGES
Au commencement est le silence de l’épaule
et l’ombre du cou plane sur elle.
Puis vient le sein à la fleur d’amandier pour y boire
et le creux du nombril pour y dormir.
Au commencement est la hanche
qui sait faire balancer les regards
et encore le genou
au rêve danseur,
et la plante du pied docile
pour éprouver les massages du temps.
Puis un sourire invente les lèvres
à peine ouvertes,
et la courbure du dos,
vêtue d’onguents et d’aromates, s’allonge
contre la terre ferme, et les mains
se nouent lentement
devant le pli obscur du sexe.
Et la nuit diamantine
descend
en signe de promesse
tout au bord
du premier corps de l’aimée,
quand le commencement
à peine se retire.
Dominique Sorrente
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Livre d'artiste & Encres Isaure de Larminat
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04 mars 2011
Hors la voix - Michèle Dujardin

hors la voix
lui dire – à toi – à la personne toi, celle-là, s’efforcer de la langue – pour dire toi, tout simplement, pour lui parler
hors la voix – langue vide, au moyen de la langue vide, qui frappe contre le palais – qui retentit, vide
lui parler, à toi de la personne, lui dire aime, te dire dans l’élément souffle, à toi, je t’aime
mais qui dit toi, qui parle, qui touche là, le vivant ? et toi, lui dire toi, de ce visage d’ombre qui m’assiège, par quelle voix ? trop dur pour les lèvres, se séparer, contre la tension des mâchoires, qui scellent
opacité des mots : toucher, la docilité, le moment de la peau, aime – violence d’écrasement, dans le mot : dire toi, parler, t’aime, qui se recourbent dans la gorge, pour déchirer – se souvenir, au cou des morts, la jugulaire : la seule très tard, qui ressasse dans le bout des doigts, solidifiée, une parole
rien pour dire là, murée dans je t’aime – où si grande jamais, l’ouverture, ne l’a été
cette personne d’aimer, la multiplicité de ses bouches dans l’épaisseur, comme exposée nue, à se perdre – la personne, tout simplement toi, que j’aime, ici absolue, n’entend pas du fait de la langue, rien – n’entend lui dire, que l’autre côté parlé, mon silence – seul vif, manifesté, qui enveloppe toi, bien fermé dans les lèvres de la déchirure
de mon front sur ton épaule, tout le paysage d’aimer repose, sans repère : t’aimer, cet horizon, entièrement d’amour et vide, qui libère, me démet de la parole
abdiquer, yeux clos – seul vrai, ce vide de la langue pour toucher, pour marquer territoire de risque, de veille attentive – pour dire, à toi de lui : je t’aime – tout dans la langue, est brûlé
comment l’interroger, ce ruissellement des eaux jusqu’aux purs brisants de l’être, son être lui, le plus aigu, cette personne lui qui là s’avance, dans un trou de mots envahi de lumière ? transparence infinie où me dépossède, abandonnée de langue, t’aimer
amoureux de part en part, ce consentement au vide
et toujours se creusant, toujours sur sa base d’air s’élargissant, ce rien pour dire toi, que j’aime là - lui que j’aime par douleur de peau, par faim et soif, par arrachement, par impuissance des bras – rien pour dire
corps, toi, tout simplement le sien – rejoint, ramassé, son odeur, sa chair, cheveux et doigts mêlés, circonscrit dans l’espace de mes lèvres, haut porté – pour nourriture, pour respiration – par dessus le monde, ses échos, ses mots à bruit de masse, de maillet, à briser les corps, les noyer
son corps – à toi, le sien
tout aimé, toi, de langue morte – avec grande force – toi, cette personne de vie, d’embrassement immense mais dans l’absence de mots, dans la disjonction de la parole
et dans l’étonnement, qui n’a pas de fin – qui est sans mélange - où, seul, toujours le présent se déploie : vers sa propre éternité, courant, déferlant - avide d’un ciel où la lumière, incessamment succède à la lumière - dans ce même élan, dans ce même sang que rien ne tempère, ni nuit, ni saison
mais du lourd sol des mots, toujours aimer, a cette nostalgie – cette inquiétude - lointaine, comme nul, sans trace vive, un souvenir – car aimer toi, cette personne-là, lui que j’aime, cela parfois, cherche encore le mot – comment dire à toi, lui que j’aime, d’un mot – je t’aime - quelque chose là, qui cherche – où il n’y a rien, qu’un chant : un oiseau libéré de ses ailes, de son vol, de la terre – et qui là, disparu, n’est plus que son chant
le silence qui pulse, plein d’attente
toi, celui-ci que - cette personne-là
et plus nue qu’on peut l’être, je, dans cet amour – où rien pour dire toi, lui que l’on aime – rien pour dire – juste, les mains qui s’écartent – dans toute cette eau, accompagnée de soleil
Michèle Dujardin
________________________________
- Michèle Dujardin sur Abadôn
- « Où s'arrête la terre », dernière publication sur Publie.net
- voir aussi Les jeunes visages (poème)
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21 février 2011
Hommage au poète inconnu (Dominique Sorrente)
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Vous ne pouvez dire mon nom.
C’est le moins qui puisse être.
Je vis de creux et de surfaces.
Ce qui s’ajoute à mon bout du monde
passe par une entaille de pierre.
Inclinez-vous, devant il n’y a rien à voir.
Parterre, peut-être, un insecte
qui sait renommer l’univers.
J’ai fini de compter les passants qui ont
franchi le seuil sans s’arrêter. Les quelques-uns
sont en mémoire, debout ici, dans mon silence archéologue.
Demain, demain… évitez-moi ce trop de précipitation.
La rafale s’en vient. Le monde brûle.
Le livre part en lent retour vers son destin de sève.
Mes fleurs à partager, mes carnets de déroutes et de chances reçues,
mon rythme de piéton céleste, libre de cœur, j’aime
celle ou celui qui crie récompense pour que le temps d’amour
à nouveau se libère.
Je vous ressemble. Je sais bien
que ma voix est faite d’empreintes et d’oublis, de cercles d’éphémère,
de sillages d’éternité,
de justesse et de non mesurable.
C’est pour qui ne me connaît pas que je donne mes adresses
au vent. J’écris ici et j’écris là.
À peine me verra-t-on peut-être à ma rare durée
dans le brouillage des journées d’instants,
et déjà disparu ailleurs, comme vous, je serai reparti.
Un jour, j’ai débarqué sur cette rive, où mes blessures ont
reçu la pitié douce du lazaret, les pansements pour ma peau d’étranger.
J’ai aimé devenir un des vôtres,
lâchant une parole tressée entre les continents,
d’un bord du monde à l’autre, minuscule et précieuse, démunie
comme au premier jour de naissance.
Et j’aime depuis ce jour le baiser anonyme du vent et de la mer,
les temps extraordinaires qu’on unit au geste banal,
les lèvres sacrées qui trouveront des mots à même le sable.
Je suis de ce pays à sculpter l’éphémère.
Je vous ressemble, à chaque regard porté, dans la ferveur
des mots incendiaires.
Je passe en destin d’écriture. Je me relie à vous, quand même
vous ne le savez pas.
J’ai mon habitation dans le pli de vos cœurs troublés.
Je n’appartiens à aucun siècle, ou à tous, sans doute, pour poursuivre ma tâche
d’œuvrer à même vos gestes en parole commune.
Je suis le poète inconnu
qui sait que ses théories de fusain lui survivront
et qui vous parle.
Je vis de l’oubli nécessaire et de la mémoire revenante,
et je vous parle,
bien après que la vague aura disparu,
je vous parle, mes amis,
pour ce soir, corps et biens,
où nos mots se sont perdus, se sont unis,
je vous parle, habitants d’un amour toujours en chemin,
dans ce temps du futur antérieur
où remue entre ciel et terre
la part heureuse
qui nous fait signe,
notre vie constellée.
Dominique Sorrente
Plage des Catalans, Marseille, le 14 février 2011
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12 décembre 2010
Terres en vue, poèmes en novembre.
Cette poudre où l’on plante et qui donne du vent et du grain,
Nourrissant végétaux, maternel élément ;
Étendues et vallées, par les monts, l’océan,
Au soleil, en tournant, éternel est son train.
Gérard BOUDES

Chanson de l’esprit de la terre
Cela est beau en vérité, cela est vraiment beau.
Moi, je suis l’esprit au sein de la terre.
Les pieds de la terre sont mes pieds ;
Les jambes de la terre sont mes jambes.
La force de la terre est ma force ;
Les pensées de la terre sont mes pensées ;
La voix de la terre est ma voix.
La plume de la terre est ma plume ;
Tout ce qui appartient à la terre est à moi ;
Tout ce qui entoure la terre me cerne.
Moi, je suis l’œuvre sacrée de la terre.
Cela est beau en vérité, cela est vraiment beau.
Lecture par Thérèse Basse (Chant tiré d’une légende navajo.)
* * *
Compassion
Hirondelle de mer et mouette
une aile à côté de l'autre
image de compassion
rien ne tombe dans la balance
les collines se dressent tour à tour
dans leur chaleur lointaine je marche
en sortant du cadre du destin
jusqu' à l'aurore à la lueur violacée
derrière laquelle s'étend
le seuil vague de la terre
Leonor Gnos
* * *
Petite terre
au tout début
la terre est une banlieue
elle est marron foncé
découpée en jardinets
parcourue de rues plutôt propres
ponctuée de centres commerciaux
et de zone d’activités
on y a bâti aussi des maisons
et dans les intervalles en friche
poussent des pommiers tristes
des sureaux des troènes
un jour au-dessus de cette terre passe le Concorde
et mon père dit
il est beau cet avion mais il fait beaucoup de bruit
cette terre initiale s’étend ensuite
devient une forêt striée de troncs rectilignes
bourrée de genêts
de Père Noël
de caresses
de marchand de sable
d’amour sans condition
puis la terre
devient la mer
et une plage de 140 kilomètres de long
et les vagues
le surf
la transgression
les filles
la nuit
le Velvet
Alan Vega & Suicide
les baisers
le sexe
tout ça
se mélange sur cette terre
pour en faire
une sorte de lieu
à la fois sacré et répugnant
où je t’enterre
un jour de mai
où je vais autant que possible
retrouver ton fantôme
au détour d’un parfum
de bruyère
puis la terre devient
plus abstraite
elle s’envole
vers l’apprentissage
des textes
des langues
des sciences humaines ou exactes
des systèmes complexes
et de l’histoire
où se cachent
les mythologies
et les monstres
et cette terre devenue aérienne
et sans contours définis
se pose parfois
au Palace
au Rose Bonbon
à la Nouvelle Eve
se peuple d’étranges personnes
qui érigent
des mobiles gracieux
qui jouent des airs dansants avec
des instruments bricolés
qui montent sur une chaise
chantent des chansons de Joe Dassin
m’invitent à des barbecue-parties
ou à des soirées costumées
animent des groupes de parole
m’ initient à l’incertitude
puis à l’abandon
et
ensuite
la terre fait grève à Radio France
regarde Mars du coin de l’œil
épuise son énergie
réduit ses distances
calcule mieux sa position
invente le tgv
et encore ensuite
la terre se couvre
d’une population considérable
et encore
encore ensuite
cette population considérable
regarde le ciel
jaune et chargé de poussières
et espère la venue
d’un crétin spatial
à moitié à poil
et auréolé de lumière
et
encore
encore
encore ensuite
sur la terre
ma mère m’appelle
pour savoir si avec mon amie Princesse Stella
on vient la voir à Noël
et quand je lui dis oui
elle répond
tu ne peux pas savoir comme tu me fais plaisir
Daniel Labedan

La terre est un vivant secret, mon paquetage sous les pieds, la déréliction des canailles, la roublardise du couchant. Elle enveloppe et outrepasse, l’or, le miel et la boue en stupre à la collerette. J’en suis fils, père et étrange présent, astreint aux peurs et vertiges divers.
La terre est mon Etat de droit et d’indignation. J’en transpire le mal que se donnent impies et forçats à espérer. J’aime chaque matin voir le Ventoux. Cela ne suffit pas, mais cela embellit.
La terre est offrande et hasard. J’envie le prêtre et l’agriculteur pour leur compréhension des choses.
La terre est partance commune. Au bastingage déluré, j’apprends à contempler, je décline l’incertitude en mots et dits soudains. Je vis.
Olivier Bastide
* * *
Pour ce jour qui va naître encore (extrait)
"Et aucun pas irréprochable
pour se précipiter
ou tenter de lever encore la chimère des forêts.
Et rien qui ne pressente
l’irrémédiable fatigue des graines muselées.
Respiration
sans issue et sans borne.
Respiration, éboulement,
la rumeur au son rouge qui glisse.
C’est bien ici,
la terre que récitent
les cœurs battants
à la transparence du bleu.
Elle fuit au noir,
elle échappe au regard,
elle est la grande métisse du dedans
qui ouvre au chant vertical."
Dominique Sorrente (inédit)
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