22 janvier 2012

Jean-Philippe Salabreuil ~ La chambre à feu

 

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© Photo Helder Reis



La chambre à feu


Au bord du livre que j'écris tourne le ciel et ses montagnes. Une chose plus essentelle que la vie est le matin du monde en fleurs à travers nous. La hauteur bleue nous habite et nous dédaigne non remaniée depuis les âges nous qui changeons. Voici l'automne de nouveau qui toujours se ressemble. Et lorsque l'âme à la fin s'émerveile un cri plus pur de rouge-gorge enfile nos sombres haies de buis jusqu'au silence.

Écrire ici pour moi n'est plus ouvrage de lumière. Ailleurs m'interpellent des morts à la dérive qui n'ont encre ni papier ni plume en leur barque si noire. Et puis quelques vivants de même démunis parmi l'enclos des monts branchus. Mais l'aube me retrouve à pic entre deux lucarnes de l'espace où je balconne et ne me laissera jamais semblable. Une heure ou deux le grand parti des rossignols a pris ma chambre à feu pour un pin de ténèbres. Ils sont mots violents que la nuit range mal et dérange. Ainsi les mains levées plus fréquentes et tremblantes. Ainsi le coeur tardif. J'y gagne une rigueur.

Aux soirées lisses et dévidé le fil ténu des jours cette allégresse m'a recommencé. Mise en doute la fatigue un ruisselant sommeil m'élève au profond visage des nues. j'ai pour témoin ma vieille lampe avoir à sa lueur défoui les menées blanches d'un pays d'érables. Et l'éternel glissement d'astres en route pour l'hiver. Ô douce lune es-tu venue quand je me suis tourné vers la muraille ? À  minuit les roses de novembre ont quitté mon jardin pour le ciel.
Une à une les pages de livres lus et refermés les montagnes s'enneigent et s'effacent. Au monde limpide entier ma fenêtre ouverte demain secouera sa charge de bois obscurs.

Jean-Philippe Salabreuil

La Liberté des feuilles, Gallimard, 1964

15 janvier 2012

D'hiver en hiver - Tomas Tranströmer

  

SOMBRES CARTES POSTALES 




I 

L’agenda est rempli, l’avenir incertain.

Le câble fredonne un refrain apatride.

Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres se battent

sur le quai. 



II 

Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne

prendre nos mesures. Cette visite

s’oublie et la vie continue. Mais le costume

se coud à notre insu. 


La place sauvage (1983) 



  

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 Source

  


AU MILIEU DE L’HIVER 


une lumière blême

jaillit de mes habits.

Solstice d’hiver.

Des tambourins de glace cliquetante.

Je ferme les yeux.

Il y a un monde muet

il y a une fissure

où les morts passent la frontière

en cachette. 

Funeste gondole (1996) 

 

 

Tomas Tranströmer

______________________________

Sur l'oeuvre de T. Tranströmer, voir La Quinzaine littéraire

16 septembre 2011

Exil, retour ~ Henri Tramoy

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Source

 

EXIL, RETOUR

(extrait)

 

 

 

 

Y a-t-il place pour d'autres dire

Plus hauts que cathédrales et leurs démons de pierre

Accrochant aux nuages les vestiges des siècles

Voici mon chant ma danse et mon espoir L'exil

Est au dedans de moi mais déjà je reviens

Vers mon Esclavonie.

 

 

***

 

 

Là-bas dans l'ombre londonienne

Aux couches des bourgeois j'ai changé les draps surs

Et appris quelque écho de leurs rites

Les traces qui maculaient leur linge

Écrivaient mon malaise quand tôt passé le goût

Du dépaysement du folklore de l'exotisme

Le despotisme de salon des droits qu'ils s'arrogeaient

Me renvoyait l'image de ma roture

Ô le chant de ce train qui ramène au pays

La fierté de mon peuple

Et ma soif s'apaise à la chair

D'une tomate olive et mon palais s'égaie

D'un fromage de brebis

Sur les chemins de mes orages

J'ai rencontré mes frères aux barreaux de vos bagnes

Au fond des fosses creusant l'humidité des villes

Dans le chahut des marteaux-piqueurs

Et le silence des rues sur eux retombe

Criant l'angoisse des heures sans sommeil

Alors ce train

Traversant les frontières comme on célèbre un rêve

Renversant les alliances les leurres

Roule vers l'avenir

Ô fumer en silence cigarette sur cigarette

Des américaines de préférence avec un bout doré

Demain

Se lèvera le premier jour de ce qui me reste à vivre

 

 

***

 

 

La porte du compartiment s'ouvrit il savoura ton regard l'idée déjà

de te connaître deux exilés à se chercher à se connaître et pourquoi

pas au hasard on partagera les victuailles et notre angoisse s'efface

un paysan projette le linge blanc de son repas et le convoi s'égare

tiré par deux colombes la nuit est un alcool et ses heures bleues

vacillent le printemps renaît au plein coeur de l'été s'avance

il pose son regard par la chemise ouverte entrevoit leur histoire

 

 

***

 

 

(une mouche troubla l'instant qu'il chassa)

Et déjà les jours à venir

La traversée des sables des villes des tunnels

Déjà leurs mains qui se hèlent

Les yeux plongés au plus secret de l'autre

Les jours et les nuits l'oubli de l'exil des mondes armés

Quand la Terre se décrit comme patrie commune

Au vent des frontières socialistes la belle le rebelle

Et l'autre encore son pays se dit yol

Parti se vendre au nord de l'homme

Et plus au nord encore que personne ne croît

Que Günther écrivit et vécut à sa place

Dans sa chair et son âme

Crachant sa germanité aux pieds de ses bourreaux

Pour mieux la regarder en face

 

 

***

 

 

Laisse entrer la nuit dans ton compartiment

Smiljka aux yeux de camomille

Ton chant au plus intime gonfle ta robe

D'un orbe palpitant qu'appelle la caresse

Et l'humide de ta lèvre le désaltère

Chassé des cuirs endimanchés de têtières blanches

Quand la première classe exclut du rang des voyageurs

Les hommes des figuiers et des orangeraies

Et le gardien des règles suisse de préférence

Colle une amende en douce pour usage usurpé

Des moquettes réservées

Ah écraser une cigarette encore rouge

Sur ses galons glacés

Ô laisse entrer la nuit dans ton compartiment

 

 

***

 

 

Vous parlez un sabir

Qu'aucune académie ne saurait reconnaître

Mais la tienne au grand jour

Vaut bien cet écart de langage

Entre tes dents s'égare sa langue

Dans le silence qui rythme la conversation de vos yeux

Tu restes énigme

Et pourtant tu te livres

Et se délivrent les lignes sages

Ô livre à peine un corps ouvert

Effleuré de peur d'y découvrir des cités interdites

Au bout de tes secrets un à un arrachés

À la musique muette de ton regard mica

Une eau mêlée de cobalt et d'ozone

Smalt d'azur écrin des îles de Dalmatie

Luit

 

 

***

 

 

Dans les sommeils de mon enfance

Il me souvient d'avoir grandi au sein d'une louve

Ô ouvre ta chemise de violettes noires

À la bouche égarée qui me mord

La soie de ton sourire when you smile en silence

Ô l'oiseau de ta peau ton sein de miel

Retrouver avec toi les courses de rivière

Et les flots de soleil

Les frontières s'effacent les grands oliviers bleus

Ta terre mouillée et ses chevaux de nuit

T'emportent sur leurs vagues

Ce train file et au bout du voyage

Est le commencement

Ta main se pose sur les heures qui se comptent

Et mon pouls bat l'amble de nos espoirs liés

Voici ton chant ô Smiljka de miel et de mica

 

 

[...]

 

 

Henri Tramoy

 

extrait de “Exil, retour

Bulgarie 1968 / France 1987

in Ecrits poétiques rassemblés (volume I)

Ed. Presse & cousoir, 2011

 

 _________________________________

 

H_Tramoy.jpgHenri Tramoy est poète. Il dirige également les éditions Les Solicendristes et co-anime la revue Soleils et Cendre.

 

31 août 2011

Rire ~ Pierre-Albert Jourdan

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Rire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'agitation est telle que cette boue des pensées devient nuage, que dispersion devient ce grand nuage sombre dans ton  ciel. Cela tu es à même de le constater : car la page est blanche, toujours blanche !

Peut-être as-tu senti jusqu'à l'écoeurement cette triomphale présence des choses comme l'extase d'un monde dispensé de justifications. D'un monde, non de silence mais où le silence ne fait pas tache. Et toi, tu es mélange et toutes ces griffes lancées dans le vide composent ton visage. Laisse-le donc déposer le fardeau, nettoyer cette boue. Élève-le jusqu'au rire du ciel clair.

 

 

 

Pierre-Albert Jourdan

 

(L'espace de la perte,

Éditions UNES, 1984)

 

22 mai 2011

Poèmes Au fil de l’eau

 

Il y a dans la campagne une pluie qu’on ne sait

pas lire encore, elle n’a pas commencé à tomber

mais déjà, elle fait refermer le livre des malheurs

dont on n’a su qu’effeuiller les pages.

 

À peine

cette pluie entrouvre-t-elle

une ancienne monotonie qui vient avec le soir

et cela suffit

aux manières d’oiseaux,

au chemin qui part devant soi ravir la lumière.

 

 

 

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Source 

  

 

Sous le pont de Peut-être

 

 

Peut-être écrivons-nous

sans cesse

une scène d’avant le déluge,

 

ou bien un récit

qui s’emploie nuit et jour

à déchiffrer la source,

 

ou bien encore une tribu de fantaisies

à multiplier les alibis

au creux des eaux dormantes.

 

Peut-être écrivons-nous en goutte à goutte

pour ne pas désespérer de trop

la liturgie du vert.

 

Peut-être écrivons-nous

sous le tumulte des rivières,

sans faire attention au niveau

qui descend, qui descend.

 

Peut-être écrivons-nous en polissons indignes

pour tirer la nappe phréatique

à la barbe des prévisionnistes.

 

Peut-être écrivons-nous

pour rejoindre l’exact partage des eaux

entre l’insignifiant et le décisif.

 

 

 

Peut-être écrivons-nous

pour atteindre le lac

dans sa gloire anonyme.

 

Peut-être écrivons-nous

pour nous désengorger,

pour nous désaltérer,

pour nous offrir la poire

jusqu’à plus soif.

 

Peut-être écrivons-nous

pour ne plus nous baigner deux fois

avec Héraclite

dans le même fleuve pollué.

 

C’est autant de raisons pour quoi

les fronts des auteurs que nous sommes

parfois

ruissellent.

 

Dominique Sorrente 

 

 

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Source

Le Partage des eaux

 

 

le seuil délivre l’eau en partage le sens de belles stries j’étais ici un soir je me souviens du vent des sorties familiales du poète ses mots ceux qui allaient par barques poussant de longs bâtons dans le courant

sortie il y a peu du roc en gouffre avide et résurgent en bascules comptables des millénaires et des fournaises nues fumées des matins neufs porte entrouverte vers midi et le soleil crissant d’oiseaux énigmatiques

hommes qui marchent d’un pas simple qui mangent à leur table qui parlent car il faut dire les distinctions notables de la beauté des eaux en deux cours dévolus être la fonte des massifs des maquis la dilution des fugues en cascades le cours le glissando d’algues et de fraîche envie

c’est le soleil musqué les renoncules et le doux et le frais et l’ample déraison qui s’ébrouent vivement à l’arrondi des plaines

c’est moi c’est toi l’aube et le crépuscule l’étoile le désir bleu l’eau sans cesse issue de nous qui délivrent des maux

 

 

Olivier Bastide

 

 

 

>> Détour en poésie aussi ICI 

15 mai 2011

Un pont entre deux printemps.

 

 

Pont des Printemps

 

 

 

Arrivé à la source, je m’en souviens encore

comme si c’était aujourd’hui, frappé

 par l’étrange beauté de cette solitude.

 F. Pétrarque

 

 

 

À Fontaine de Vaucluse

 

 

 

Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers,  les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.

 

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Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie,  dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.

 

Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.

 

Au bras, la parole de l’ami —

et marcher en lenteur —

À l’œil, une faim embellie

qui avale chaque détail du chemin –

garder en soi un terreau de mémoire,

ce peu d’encre à écraser sur la page.

 

 

            La page, elle est là, au Pas Un.  Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.

            Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.

            Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.

            S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.

 

 

IMGP3386.JPG            Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.

 

 

            Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.

            Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.

 

 

IMGP3396.JPG            Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre  implore un reste de vie,  les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…

Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ».  Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question. 

 

Tournent les aubes, inépuisables.

 

 

Valérie Brantôme

 

  

 

 

Char poem.JPG* René Char : Tracé sur le gouffre (janvier 1967)

08 mars 2011

Au commencement, en Infinis paysages

 

Livre artiste Isaure.jpg

LÀ OÙ SÉJOURNENT D’INFINIS PAYSAGES

 

 

 

 

Au commencement est le silence de l’épaule

et l’ombre du cou plane sur elle.

Puis vient le sein à la fleur d’amandier pour y boire

et le creux du nombril pour y dormir.

 

Au commencement est la hanche

qui sait faire  balancer les regards

et encore le genou

au rêve danseur,

et la plante du pied docile

pour éprouver les massages du temps.

 

Puis un sourire invente les lèvres

à peine ouvertes,

et la courbure du dos,

vêtue d’onguents et d’aromates,  s’allonge  

contre la terre ferme, et les mains

se nouent lentement

devant le pli obscur du sexe.

 

Et la nuit diamantine

descend    

en signe de promesse

tout au bord

du premier corps de l’aimée,

quand le commencement

à peine se retire.

 

 

 

 

                                                                                  Dominique Sorrente

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Livre artiste Isaure1.jpgLivre d'artiste & Encres Isaure de Larminat

04 mars 2011

Hors la voix - Michèle Dujardin

 

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Source

 

 

hors la voix

 


lui dire – à toi – à la personne toi, celle-là, s’efforcer de la langue – pour dire toi, tout simplement, pour lui parler

 hors la voix – langue vide, au moyen de la langue vide, qui frappe contre le palais – qui retentit, vide

lui parler, à toi de la personne, lui dire aime, te dire dans l’élément souffle, à toi, je t’aime

mais qui dit toi, qui parle, qui touche là, le vivant ? et toi, lui dire toi, de ce visage d’ombre qui m’assiège, par quelle voix ? trop dur pour les lèvres, se séparer, contre la tension des mâchoires, qui scellent

opacité des mots : toucher, la docilité, le moment de la peau, aime – violence d’écrasement, dans le mot : dire toi, parler, t’aime, qui se recourbent dans la gorge, pour déchirer – se souvenir, au cou des morts, la jugulaire : la seule très tard, qui ressasse dans le bout des doigts, solidifiée, une parole

rien pour dire là, murée dans je t’aime – où si grande jamais, l’ouverture, ne l’a été

 cette personne d’aimer, la multiplicité de ses bouches dans l’épaisseur, comme exposée nue, à se perdre – la personne, tout simplement toi, que j’aime, ici absolue, n’entend pas du fait de la langue, rien – n’entend lui dire, que l’autre côté parlé, mon silence – seul vif, manifesté, qui enveloppe toi, bien fermé dans les lèvres de la déchirure

de mon front sur ton épaule, tout le paysage d’aimer repose, sans repère : t’aimer, cet horizon, entièrement d’amour et vide, qui libère, me démet de la parole

abdiquer, yeux clos – seul vrai, ce vide de la langue pour toucher, pour marquer territoire de risque, de veille attentive – pour dire, à toi de lui : je t’aime – tout dans la langue, est brûlé

comment l’interroger, ce ruissellement des eaux jusqu’aux purs brisants de l’être, son être lui, le plus aigu, cette personne lui qui là s’avance, dans un trou de mots envahi de lumière ? transparence infinie où me dépossède, abandonnée de langue, t’aimer

amoureux de part en part, ce consentement au vide

et toujours se creusant, toujours sur sa base d’air s’élargissant, ce rien pour dire toi, que j’aime là - lui que j’aime par douleur de peau, par faim et soif, par arrachement, par impuissance des bras – rien pour dire

corps, toi, tout simplement le sien – rejoint, ramassé, son odeur, sa chair, cheveux et doigts mêlés, circonscrit dans l’espace de mes lèvres, haut porté – pour nourriture, pour respiration – par dessus le monde, ses échos, ses mots à bruit de masse, de maillet, à briser les corps, les noyer

son corps – à toi, le sien

tout aimé, toi, de langue morte – avec grande force – toi, cette personne de vie, d’embrassement immense mais dans l’absence de mots, dans la disjonction de la parole

et dans l’étonnement, qui n’a pas de fin – qui est sans mélange - où, seul, toujours le présent se déploie : vers sa propre éternité, courant, déferlant - avide d’un ciel où la lumière, incessamment succède à la lumière - dans ce même élan, dans ce même sang que rien ne tempère, ni nuit, ni saison

mais du lourd sol des mots, toujours aimer, a cette nostalgie – cette  inquiétude -  lointaine, comme nul, sans trace vive, un souvenir –  car aimer toi, cette personne-là, lui que j’aime, cela parfois, cherche encore le mot – comment dire à toi, lui que j’aime, d’un mot – je t’aime - quelque chose là, qui cherche – où il n’y a rien, qu’un chant : un oiseau libéré de ses ailes, de son vol, de la terre – et qui là, disparu, n’est plus que son chant

 le silence qui pulse, plein d’attente

 toi, celui-ci que - cette personne-là 

 et plus nue qu’on peut l’être, je, dans cet amour – où rien pour dire toi, lui que l’on aime – rien pour dire – juste, les mains qui s’écartent – dans toute cette eau, accompagnée de soleil

 

Michèle Dujardin

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21 février 2011

Hommage au poète inconnu (Dominique Sorrente)

 

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Catalans 7 monument éphémère au poète inconnu_light.jpg

 


Vous ne pouvez dire mon nom.

C’est le moins qui puisse être.

 

Je vis de creux et de surfaces.

Ce qui s’ajoute à mon bout du monde

passe par une entaille de pierre.

 

Inclinez-vous, devant il n’y a rien à voir.

Parterre, peut-être, un insecte

qui sait renommer l’univers.

 

J’ai fini de compter les passants qui ont

franchi le seuil sans s’arrêter. Les quelques-uns

sont en mémoire, debout ici,  dans mon silence archéologue.


Demain, demain… évitez-moi ce trop de précipitation.

La rafale s’en vient. Le monde brûle.

Le livre part en lent retour vers son destin de sève.

 

Mes fleurs à partager, mes carnets de déroutes et de chances reçues,

mon rythme de piéton céleste, libre de cœur, j’aime

celle ou celui qui  crie récompense pour que le temps d’amour

à nouveau se libère.

 

Je vous ressemble. Je sais bien

que ma voix est faite d’empreintes et d’oublis, de cercles d’éphémère,

de sillages d’éternité,

de justesse et de non mesurable.

 

C’est pour qui ne me connaît pas que je donne mes adresses

au vent. J’écris ici et  j’écris là.

 À peine me verra-t-on peut-être à ma rare durée

dans le brouillage des journées d’instants,

et déjà disparu ailleurs,  comme vous, je serai reparti.

 

Un jour, j’ai débarqué sur cette rive, où mes blessures ont

reçu la pitié douce du lazaret, les pansements pour ma peau d’étranger.

J’ai aimé devenir un des vôtres,

lâchant une parole tressée entre les continents,

d’un bord du monde à l’autre, minuscule et précieuse, démunie

comme au premier jour de naissance.

 

Et j’aime  depuis ce jour le baiser anonyme  du vent et de la mer,

les temps extraordinaires qu’on unit au geste banal,

les lèvres sacrées qui trouveront des mots à même le sable.

 

Je suis de ce pays à sculpter l’éphémère.

 

Je vous ressemble, à chaque regard porté, dans la ferveur

des mots incendiaires.

 

Je passe en destin d’écriture. Je me relie à vous, quand même 

vous ne le savez pas.

J’ai mon habitation dans le pli de vos cœurs troublés.

 

Je n’appartiens à aucun siècle, ou à tous, sans doute, pour poursuivre ma tâche

d’œuvrer  à même vos gestes en parole commune.

 

Je suis le poète inconnu

qui sait que ses théories de fusain lui survivront

et qui vous parle.

 

Je vis de l’oubli nécessaire et de la mémoire revenante,

et je vous parle,

 

bien après que la vague aura disparu,

je vous parle, mes amis,

pour ce soir, corps et biens,

où nos mots se sont perdus, se sont unis,

 

je vous parle,  habitants d’un amour toujours en chemin,

dans ce temps du futur antérieur

où remue entre ciel et terre

la part heureuse

qui nous fait signe,


notre vie constellée.


                                                 Dominique Sorrente

Plage des Catalans, Marseille, le 14 février 2011

 

 

12 décembre 2010

Terres en vue, poèmes en novembre.

 

Cette poudre où l’on plante et qui donne du vent et du grain, 

Nourrissant végétaux, maternel élément ; 

Étendues et vallées, par les monts, l’océan, 

Au soleil, en tournant, éternel est son train. 

 

                                               Gérard BOUDES 

 

 

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Chanson de l’esprit de la terre

 

Cela est beau en vérité, cela est vraiment beau.

Moi, je suis l’esprit au sein de la terre.

Les pieds de la terre sont mes pieds ;

Les jambes de la terre sont mes jambes.

La force de la terre est ma force ;

Les pensées de la terre sont mes pensées ;

La voix de la terre est ma voix.

La plume de la terre est ma plume ;

Tout ce qui appartient à la terre est à moi ;

Tout ce qui entoure la terre me cerne.

Moi, je suis l’œuvre sacrée de la terre.

Cela est beau en vérité, cela est vraiment beau.

 

Lecture par Thérèse Basse (Chant tiré d’une légende navajo.)

 

 

* * *

 

 

Compassion

      

   

            Hirondelle de mer et mouette

            une aile à côté de l'autre

hirondelle_mer.jpg            image de compassion

 

            rien ne tombe dans la balance

            les collines se dressent tour à tour

 

            dans leur chaleur lointaine je marche

            en sortant du cadre  du destin

 

            jusqu' à l'aurore à la lueur violacée

            derrière laquelle s'étend

            le seuil vague de la terre

 

Leonor Gnos

 

 

* * *

 

Petite terre

 

au tout début

la terre est une banlieue

elle est marron foncé

découpée en jardinets

parcourue de rues plutôt propres

ponctuée de centres commerciaux

et de zone d’activités

on y a bâti aussi des maisons

et dans les intervalles en friche

poussent des pommiers tristes

des sureaux des troènes

 

un jour au-dessus de cette terre passe le Concorde

et mon père dit

il est beau cet avion mais il fait beaucoup de bruit

 

cette terre initiale s’étend ensuite

devient une forêt striée de troncs rectilignes

bourrée de genêts

de Père Noël

de caresses

de marchand de sable

d’amour sans condition

 

puis la terre

devient la mer

et une plage de 140 kilomètres de long

et les vagues

le surf

la transgression

les filles

la nuit

le Velvet

Alan Vega & Suicide

les baisers

le sexe

tout ça

se mélange sur cette terre

pour en faire

une sorte de lieu

à la fois sacré et répugnant

où je t’enterre

un jour de mai

où je vais autant que possible

retrouver ton fantôme

au détour d’un parfum

de bruyère

 

puis la terre devient

plus abstraite

elle s’envole

vers l’apprentissage

des textes

des langues

des sciences humaines ou exactes

des systèmes complexes

et de l’histoire

où se cachent

les mythologies

et les monstres

 

et cette terre devenue aérienne

et sans contours définis

se pose parfois

au Palace

au Rose Bonbon

à la Nouvelle Eve

se peuple d’étranges personnes

qui érigent

des mobiles gracieux

qui jouent des airs dansants avec

des instruments bricolés

qui  montent sur une chaise

chantent des chansons de Joe Dassin

m’invitent à des barbecue-parties

ou à des soirées costumées

animent des groupes de parole

m’ initient à l’incertitude

puis à l’abandon

 

et

ensuite

la terre fait grève à Radio France

regarde Mars du coin de l’œil

épuise son énergie

réduit ses distances

calcule mieux sa position

invente le tgv

 

et encore ensuite

la terre se couvre

d’une population considérable

 

et encore

encore ensuite

cette population considérable

regarde le ciel

jaune et chargé de poussières

et espère la venue

d’un crétin spatial

à moitié à poil

et auréolé de lumière

 

et

encore

encore

encore ensuite

sur la terre

ma mère m’appelle

pour savoir si avec mon amie Princesse Stella

on vient la voir à Noël

et quand je lui dis oui

elle répond

tu ne peux pas savoir comme tu me fais plaisir

 

Daniel Labedan


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La terre est un vivant secret, mon paquetage sous les pieds, la déréliction des canailles, la roublardise du couchant. Elle enveloppe et outrepasse, l’or, le miel et la boue en stupre à la collerette. J’en suis fils, père et étrange présent, astreint aux peurs et vertiges divers.

La terre est mon Etat de droit et d’indignation. J’en transpire le mal que se donnent impies et forçats à espérer. J’aime chaque matin voir le Ventoux. Cela ne suffit pas, mais cela embellit.

La terre est offrande et hasard. J’envie le prêtre et l’agriculteur pour leur compréhension des choses.

La terre est partance commune. Au bastingage déluré, j’apprends à contempler, je décline l’incertitude en mots et dits soudains. Je vis.

 

Olivier Bastide

 

 

* * *

 

Pour ce jour qui va naître encore   (extrait)

  

"Et aucun pas irréprochable 

pour se précipiter

ou tenter de lever encore la chimère des forêts.

 

Et rien qui ne pressente

l’irrémédiable fatigue des graines muselées.

 

Respiration

sans issue et sans borne.

 

Respiration, éboulement,

la rumeur au son rouge qui glisse.

 

C’est bien ici,

la terre que récitent

les cœurs battants

à la transparence du bleu.

 

Elle fuit au noir,

elle échappe au regard,

elle est la grande métisse du dedans

qui ouvre au chant vertical."

 

Dominique Sorrente (inédit)

 

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