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Les feuillets de poésie - Page 10

  • Les jeunes visages - Michèle Dujardin

     

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    Les jeune visages

     

     

     

     

    Les jeunes visages,

    posés sur la banquette de ciment,

    saluent la vie

    de leur silence clair

    simplement immobile,

    nu et plein comme l’eau

    et sans mélange,

    régnant seul sur les deltas d’une aube

    qui ne doit merci

    ni à l’hiver,

    ni à la nuit,

    et là,

    d’une coulée de sable sur l’épaule,

    au bord mat et fuyant des glissières hâtives,

    là,

    sur les accotements

    de retaille,

    de mâchure,

    un songe les adoube,

    réfractaire en sa foudre

    aux écailles et au plomb,

    à la solde et ses marches forcées,

    un songe beau et seul

    dans son cône dansant de poussière blonde,

    et libres, les jeunes visages

    fuient par delà

    le navire

     

     

     

                                                          Michèle Dujardin

     

     

    Extrait de « Personnage au bord, avec nuit » (inédit)

     

     

      

     

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  • Porto

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     Porto

                         À mon père

     

     

          

     

    J’ai fait l’amour avec les vagues

    Qui m’aime, m’a aimée, m’aimera 

    Jamais

    Jamais

    J’ai fait l’amour avec la mer

    Elle était dure

    Violente

    Comme une mère méchante

    Qui fouette

    Va, fais

    Et tiens-toi droite

    Tiens-toi droite

    Un homme a passé

    Grand, vieux

    Il a souri

    Souri sous sa belle moustache

     

     

    Rumeur de la mer incessante

    Joie, joie

    De la houle ascendante

    Qui m’aime, m’a aimé, m’aimera

    Jamais

    Jamais

    L’Algérie est de l’autre côté

    Et les îles dans la beauté

    Je suis de là

    Qui m’a aimée

    Je sors de la mer incessante

    Je sors du ventre de la mer

    Fillette dans une serviette

    Verte

    Verte comme la pomme granny

    Elle a une blonde tresse mouillée

    Et un peu tremble

    Dans sa serviette

     

     

    Au soir tombé

    Je vois la mer elle m’attend

    Elle m’appelle

    Est-ce de là que vient l’amour

    L’ai-je connu, l’ai-je perdu 

    Le trouverai-je en m’y perdant

    Si je m’y jette

    Si je m’enfuis sur un bateau

    Pour aller aux rades lointaines

    Même plus loin que l’Algérie

    Que les îles dans leur beauté

    Ailleurs qu’en Méditerranée

    Du côté de Valparaiso

    Où vient rêver le Pacifique

    Ou bien aux rives du Douro

    Quand il se perd dans l’Atlantique.

     

     

    Porto

    Austère et grise sous la pluie d’août

    Et dans la nuit

    Un seul chemin

    Une avenue

    Vers l’acropole

    Je marche vite et je suis seule

    Qui m’a aimée

    Vers le sommet

    Un cinéma abandonné sous sa marquise

    Les année trente

    Une autre vie mais pas la mienne

    Il y a longtemps

    Un port obscur et dangereux

    Chiottes publiques

    On s’y rencontre

    J’entends parler se bousculer

    Et je dévale une ruelle

    En escaliers ordures grasses

    Rampe luisante sous la lumière

    Un chat pelé

    Il n’y a personne

    Ou bien une ombre

    Un qui m’aima

    Un homme jeune qui fut marin

    Dans tous les ports au bout du monde

    J’étais pas née

    Mais il m’aimait

    Il m’attendait.

     

     

     

    Françoise Donadieu

     

     

     

  • Quand parole et fruit se font rubis - Angèle Paoli

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    Le vent se lève   sur la vague   lave brûlante    chaleur de plomb    la mer lie de vin soulève sa houle jusqu’aux rives oubliées de Naxos    c’est là qu’ombrageuse   j’aborde aux noces folles de Bacchos    couchée à l’abri de la grotte marine    une ménade dort   lascive blancheur drapée nue de l’ivresse douce des sommeils de la chair  volupté tendre offerte à mes regards absents

     

    Une aiguière est levée en l’honneur des amours de Bacchos   son breuvage tremblé  bruit  clarté cristalline du gemme   les rires aux râles et aux ruts se mêlent corps vibrants pourpres d'incandescence sons de crotales de cymbales de flûtes folie canaille des bacchantes des silènes des boucs agités de grelots les faunes réjouis éructent une haleine fétide l’incarnat de leur bouche s'exalte des vapeurs hantées aux rictus des démons

     

    Une panthère  ocelles d’or  veille sur l’ivresse confuse des dieux  Hiératiquement

     

    De l’enchevêtrement  grappes de chairs avides de liesses éternelles  surgit dans l'incarnat pâlissant du visage  le souvenir encore vif de Bacchos  enfant rondeurs rubicondes  promises aux excès chaleureux de la vigne   odeur de feu qui rôde depuis l’aube autour du roc battu par la vague brûlante  je le vois qui offre son front torsadé pampres et vrilles et me tend bienveillant la coupe translucide calice de fruits mûrs qui scellera la liqueur de nos vœux 

     

    Je n’ai d’yeux désormais que pour les ciselures tendues à nos lèvres luisantes des rubis de la vigne   céderai-je lassée des pleurs versés pour toi Thésée aux enivrements promis par l'élixir divin  bouche entr’ouverte sur le désir   Bacchos déjà ferme les yeux sur l'ivresse prochaine  l'or du vin roule dans nos veines sang mêlé au sang immortel de la treille  ensemble nous rythmons nos sens enchevêtrés au thyrse de l'amour

     

    La mer lie de vin se retire enroulant de ses plis le tumulte des dieux

     

    L'île dérive ivre de ses sourdes détresses 

     

    L’antique bacchanale se noie dans ses brumes de feu.

     

     

     

     Angèle Paoli                   

     

     

     

     

     

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    • Le poème Libations de sang est paru dans la revue Siècle 21 (n°14 - Printemps-Été 2009, dossier "Le Vin", p.149)
    • voir aussi la revue Terres de femmes, pages consacrées à l'auteur.