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23 janvier 2015

Géographies Aléatoires, retour sur l'Intervalle poétique du 17 janvier 2015

 

3 mai 2012 146.jpg

 

 

Les Géographies aléatoires de notre dernier intervalle nous ont bousculés, chamboulés, déplacés.

Du Marseille sortie de la mer, de Supervielle : « Ici le soleil pense tout haut, c'est une grande lumière qui se mêle à la conversation »

À l’Urani de Fiodor Tiouttchev : « Il est là ! Est-ce un rêve ? Le monde nouveau/M’apparaît ! »

En passant par les oasis de palétuviers de François Caradec : « Je sais voyager dans une valise/et je n'ai pas besoin d'avion supersonique/pour filer tout droit vers les oasis de palétuviers/où roucoulent d'une voix mourante/chairs roses chairs flasques chairs molles/vahinés des vahinés tout n'est que vahinés. »

Ou encore Le Château Cathare de Jean Malrieu : «  Et puis revient la nuit sereine, les arbres reprennent leur course. Les troncs dégagés courent pour nous rattraper. Et nous, après quoi courons nous ? »

Nous avons partagé des envolées poétiques quasi cosmiques, des voyages intérieurs étincelants, des navigations à-vue, et des bascules de temps, lorsque l’actuel rejoint le passé.

L’aléatoire a été celui des territoires géographiques, de leurs fleuves et de leurs chemins de traverse, mouvants et incertains

Mais également celui de la mémoire, de l’ivresse, et du travail de la langue qui, entre polarité de sens et polarité de langage, n’a eu de cesse de creuser son sillon.

L’aléatoire de notre humaine condition, tout compte fait, en laquelle, indéfectiblement, nous croyons (« Je crois en l’homme, cette ordure », Lucien Jacques),

Et puisons inlassablement notre désir d’écriture.

 

Ci-dessous quelques unes de nos productions aléatoires.

 

La ville des pirates

 

Permettons-nous

d’apprendre à mourir

 

Pour que vienne le tombeau

des derniers hommes libres

 

Pour n’être que l’île

en l’archipel

où les vents

emportent la voile

de nos os

 

Avec la rumeur sans cesse

et tout le sel

de l’océan

pour naître ou renaître

Zeus en son palais

ou Adam en son jardin

 

Et retrouver le Nom…

 

Nicolas Rouzet

 

**

 

Terre partagée

 

Noires s'étendent les ombres le soir   

sur la langue absente de la terre

aucun son ne frémit à l'étripage

de la glèbe les champs familiers           

disparaissent  tu tombes

dans le vide où se plie la nuit

 

A l'horizon de l'Est Jupiter se lève

chasse les ours et le sagittaire

les étoiles se séparent

le ciel en étincelant effleure

ses bords gagne le devant

et te reporte dans les ténèbres                                              

 

Le jour est dessiné dans le sable

entouré de ruisselets  îlots

de paillettes et de rêves d'écaille

agitation fébrile sous les vieilles pierres

des bouts de nuages clament les goélands

sur terre tu vis jusque l'eau s'en vole

 

 

Leonor Gnos

 

**

 

Improbable bateau, ivre géographie

 

Je prenais une page blanche

Et

Comme je descendais les fleuves impassibles,

Je me pris à flotter et sentis sur mes flancs,

Que les flots m’emportaient aux lointains invisibles

Et

Regardant par dessus les plat-bords, j’entrevis l’océan.

Devant moi, chaque vague descendait et plissait

Quelques Alpes nouvelles qu’une autre refaisait.

 

Je dansais emporté par les monts et les vents,

J’étais loin moi aussi des anciens parapets,

Tel celui qui vécut si longtemps au rebord

Du monde.

 

Gérard Boudes

 

**

Blanc sur blanc 

                     (extrait)

                                                  au songe  du fleuve Mckenzie

                                                                       

C’est là.

 

Une lumière frange les bords.

On est saisi.

On se resserre.

On creuse à l’hivernage.

 

Les vents viennent du Nord.

 

Milieu blanc, cristallin.

 

Parfois se dessinent un détroit, un chenal.

Pour combien de temps ?

 

Partout les glaces verrouillent.

 

C’est là.

Ou bien c’est là.

 

Quand ils se retirent du trafic,

les gens rêvent des rêves incroyables.

 

 **

  

La mer de glace.

 

C’est comme écrire.

Méandres, labyrinthes.

 

Ce qui gribouille, ce qui s’efface.

Et rien sur rien. En attendant qu’une forme prenne.

 

Le blanc d’ici,

grand frère

de celui qu’on donne à manger à l’imprimante.

 

Si les glaces empilent,

le passage redeviendra impossible.

 

Une fois la porte fermée, c’est jusqu’à l’année suivante.

On sera comme

kayac échoué sur banc de sable.

 

L’horizon joue à l’horizon,

les cartes sur la table.

 

La route qu’on pourra emprunter n’est jamais écrite d’avance.

 

 C’est là.

Ou bien c’est là.

 

Comme delta dans le désert du fleuve Okavango.

...

 

 Dominique Sorrente 

 

 **

 

Littoral de l’homme

 

Territoires rêvés

territoires emportés au loin, là-bas

Loin de ce monde

Loin

Archi loin

 

Après l’humain ?

Non, pas si loin

 

Là, juste là, ici, entre nous

J’ai vu un paysage se lever

Un glissement de ciel dans un jour de sel

Et l’invisible de l’autre côté du vent

 

Là, ici, entre nous

J’ai vu se dessiner un trait, épais

Charbonneux 

pas vraiment charbonneux

- un trait de plume

Une arabesque

Déliée

Délivrée

Une de celles qui consolent, qui embrassent, qui enlacent

 

Là, ici, entre nous

J’ai vu le début d’un signe

d’une lettre

L’amorce d’un mot

et de milliers de mots

Car n’importe quel mot,

destiné ou pas

à toucher,

en déchaîne mille autres

 

Là, ici, entre nous, j’ai vu

Une manière de se tenir

Un seuil inventant l’autre rive

Ni assaut conquérant, ni servilité

Une voix

affirmant avec force 

Ce littoral de l’homme où nous nous tenons désormais

Désarmés

 

Fils indigents de la peur et de l’amour

 

Isabelle Pellegrini

 

**

 

J’habite une île à géographie variable.

 

Couleur lumière

grenaille de l’air

mouvances formes    varient

 

avec le temps

 

temps des saisons et

temps qui passe

 

vélocité extrême de l’été

extrême lenteur de l’hiver

 

rapidité excitation exubérance

clameur bruyante trépidation

 

étirement des jours immobilité

figée    les brumes  s’effilochent

sur les rives        grimpent à l’assaut

des pentes      silence

 

lumière aveuglante des beaux jours

la chaleur dilue les contours

criques noyées dans une écharpe

de blancheur

tremblé de l’air chauffé à blanc

 

bourrasques de l’automne

 

pluies et vents nettoient les reliefs

jusqu’à l’os

 

les découpes des côtes

se rapprochent

lignes de corniche se touchent

s’épousent dans le miracle

d’une jonction imprévue

 

les distances s’abolissent

fusionnement des montagnes

plissements pris dans l’imperceptible

 

 

une révolution secrète

hercynienne silencieuse

reconfigure à son gré

le paysage

 

crépitements     crissement incessant

stridulations le maquis grésille

cigales et cistes 

 

chaleur qui danse

mer tout entière tenue

dans son miroitement

 

chacun aspire à son insu

à l’ultime plongeon

 

en

 

eau profonde

 

union des corps avec la vague

roulis bercements réguliers

qui ramènent

 

avec

 

coquillages et grains de sable

le sentiment fugitif

de l’éternité retrouvée

 

quelques semaines

à peine

 

et tout bascule

 

l’immobilité a changé de forme

les formes ont changé de couleur

 

avec les pluies et le froid vif

le temps est aux morts

 

et les morts ponctuent

les jours

de leur chant

triste

délivrance.

 

 Angèle Paoli

 

**

 

Et pour finir ce texte d'Henri Tramoy, à arpenter en lecture aléatoire, horizontale, ou colonne après colonne :

Adieu à Bagdad.jpeg

 

 

 

 

 

 

 

 

08 janvier 2015

Bran reprend du service

 

 

                                                                                                     à ceux de la bande à Charlie,

                                                                               à leurs proches, aux ami-e-s inconnu-e-s

                                                                              du 7 janvier 2015

 

 

  Alors Bran monte sur son tabouret, un coquelicot entre les lèvres. Et il ouvre les guillemets : « Puisque Dieu-unique-grand vengeur débarque ainsi avec vos joujoux tueurs entre les mains pour faire de tels ravages, je salue Dieu-le-petit, le minuscule, le rabougri, le souffreteux, le malingre, le sans article défini, la petite chose, le rien du tout, le si invisible qu’il n’a plus besoin de vos délires boursouflés pour pisser comme il l’entend sur le bord du chemin et blaguer de bon cœur avec les vaches de derrière les barrières. Je salue Dieu-bulle d’air sans prête-noms, Dieu d’une maille à l’envers et une maille à l’endroit, le faufilant dans le filet de toutes les croyances, je salue Dieu-brin d’herbe et moins, si affinités, et moins encore au fil de l’eau lonlère, lon la… »

 

  Bran a épuisé son stock de salive, il emporte avec lui les guillemets pliés. De sa poche trouée il sort ensuite un mouchoir en papier pas encore mâché au dos duquel il s’envole. À la grande surprise des aiguilleurs du ciel. Et toc ! Cloués au sol, ceux dont les oreilles sifflent de cris et qui cognent les murs en pure perte de leurs impacts prophétiques.

 

  Ni vu, ni connu, Bran, pendant ce temps, parti dans la trouée d’un nuage. On l’entend juste grommeler  dans une langue connue de lui seul, et encore les jours de premier quartier de lune, ces quelques mots : « faut pas charrier, à la fin… »

 

                                           Dominique Sorrente

 

herbe sur neige.jpg

25 décembre 2014

MATIN DE NOËL

Sapin guirlande - copie.jpg

 

Juste un soleil gagnant

dans l’anneau de Saturne,

à force de poser des guirlandes

sur le noir du ciel,

 

juste un matin rieur

qui passe par la brèche,

à s’offrir des instants-cadeaux

en potlatch

comme de vrais bonjours réciproques,

chapeau bas.

 

Juste un matin,

comme on n’en fait plus,

un matin

comme on en réclame encore.

 

Et nous, jouant à nouveau

à déverrouiller

le trou défendu,

à descendre, lampe frontale, dans la pénombre,

à fouiller l’espérance

au fond de la boîte de Pandore,

nous, jouant à nouveau

  

à coller au mur les têtes blafardes des sérieux,

à placer les bougies de feu dans les betteraves,

à sucer des crottes d’ours à la réglisse,

à nous redresser de toute notre petite taille,

à couvrir de notre manteau

la croix de neige qui a froid,

à ramasser le paquet délaissé dans le fossé,

à fixer la pleine lune,

les yeux écarquillés,

nous, jouant à nouveau,

 

passants de toujours,

le nez retroussé vers le firmament,

 

nous, sans table à calcul, comptant    

les pas des jours qui s’allongent, avec 

le droit de réapprendre

d’un mot à l’autre

à prononcer l’alphabet du poème,

 

nous, jouant dès l’aube

dans l’ailleurs ici

à chercher une histoire

pour ceux qui ne voudraient pas nous croire.

 

Juste un matin,

comme on n’en fait plus,

un matin

comme on en réclame encore.

 

                                                            Dominique Sorrente

 

Delatour Charpentier.jpg