14 novembre 2009
Déborah Heissler, quelques éclats imperceptibles
On peut croire que la vérité poétique remue souvent d’heureuse façon à vouloir sortir du puits en parure de beau mensonge, comme le suggérait Eluard. Chez Déborah Heissler, on aura raison de penser tout autrement : écrire y est acte de justesse, jeu de nuances et d’harmoniques qui se méfient de l’ingouvernable excès. Ce que le poète détaille relève de la suggestion, des empreintes à laisser à l’esprit, d’un mouvement de lecture pénétrante soulevant un peu de beauté fragile. Il lui importe, me semble-t-il, par-dessus tout, de confier, où elle les a rencontrées, quelques paroles justes, et comme obtenues, qui éclairent le carré du veilleur. « Rien que cela » pourrait bien en être sa maxime… Si donc il y a des héros dans cette durée poétique qu’énonce le poète, ils se trouveront, à la faveur des éléments, moins hommes que lents gestes de la nature observée, accueillie. Et si des légendes se cherchent, elles se dénoueront à la fortune de nuages ou de « plis de l’herbe », de ces éclats imperceptibles qui révèlent par exemple un corps et son absence.
C’est à chaque fois donner un peu plus de jour à la part la plus minime, celle qui, paradoxalement, est la plus susceptible de nous montrer le monde que nous nous employons si obstinément à cacher.
Beau programme alors que d’explorer le verbe japonais akasu, quand la tâche est de susciter ce « quelque chose qui est à la limite de l’informulé, que seuls deux ou trois mots suggèrent et qui pourtant éclate à l’esprit ».
Pour découvrir Déborah Heissler on peut lire Près d’eux, la nuit sous la neige, (Cheyne), qui a reçu le Prix de la Vocation 2005.
Dominique Sorrente

C’est un adieu dans le ciel
ce sont des fleurs, des lam-
beaux de feu, tandis que le
lointain devient plus rose,
plus doré, plus lumineux. Je
rapporte des fruits sauvages.
Maintenant, c’est la douceur
qui reprend, tandis que
l’écho présent est celui des
larmes.
Combien de jours à présent,
sur les branches nues avant
la fleur et le fruit ?
Déborah Heissler
Extrait d’Akasu,
(inédit, à paraître chez Cheyne éditeur, 2010)
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20 octobre 2009
D'un printemps à l'automne
© Photo lmapix
Feuille de mars…
Feuille je suis
Feuille je serai
Volée par le vent à la cicatrice de l’arbre
Platane solaire
Figuier en larme
Tilleul habité de tendresse vert pâle
Feuille Feu Folie
Ardeur à vivre jusqu’à l’extrême
Fureur de sève à chaque nervure
Echappée de la racine ancestrale
Feuille Yeuse Yod originel
Tenace et âpre
Tu te plies à la direction soufflée par le vent
Tu inscris ton signe dans l’espace
Feuille Œil Oiseau
Vigilance c’est éveil
Dans la verticalité qui érige un sens nouveau
Joie plumeuse et libre
Feuille je suis
Feuille je serai
Dans l’éclat végétal du mot
Geneviève Bertrand
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08 octobre 2009
L'infime en résonance

© Photo Audrey Groult Baschet
Mouvements infimes
Pose ton regard
sur l’aile de la buse
et n’ouvre plus les yeux
Fais tien son cri
Emplis ta poitrine
de l’écho répandu
en vibrations sonores
Laisse l’oiseau
saisir sa proie
et accepte l’offrande
d’une goutte de sang
sur ton front
Une part de toi-même
danse dans son sillage
porté par le souffle initial
Corps désamarré
face tendue vers l’inconnu
ton attente immobile
a permis ce miracle :
un saut de l’autre côté du ciel
D’un battement de cils
tu regagneras la berge
riche d’une joie neuve
comme un rire d’enfant
Geneviève Liautard
17:21 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : intervalle danse-poésie, geneviève liautard
14 septembre 2009
D'une colonne à l'autre... Textes d'accostage
« Accostage : rencontre entre l’embarcation et le bord d’une autre embarcation qui peut être une terre, en 1492 par exemple, passage d’un élément à l’autre, choc de contact ou rencontre aventureuse, alliance de la mer et de l’île…Nous sommes dans un monde d’accostages permanents. Tantôt le geste d’une silhouette étrangère, tantôt le heurt d’un récif invisible. Tout dépend moins, paraît-il, des corps étrangers l’un à l’autre, que de leur façon de négocier la rencontre. Accoster comme vivre l’autre côté de l’intimité. »
Dominique Sorrente
(Notes sur la coïncidence)

Port d’attache
Ouvert sur le plein ciel la pleine Etreté
dans sa mouvance liquide
Port… altier – couronné de chênes et de charmes et de saules et d’érables
Royauté première
Creusé dans la roche en aplomb du ciel ce passage utérin
Seuil de l’invisible
Attachée la racine Détaché le regard
Oubliée l’araignée d’enfance l’obscurité du doute
Vol libre d’épervier
Port d’attache
Ouvert sur l’impossible
Mort détachée au fil de l’eau
Nuée de têtards dans le repli de la rivière
Marcher / Nager /le sec / l’humide / le rocher /la vallée
Même respir Même solitude
Même présence dans la fissure hiatale entre l’air et le souffle
Peau dilatée
Jusqu’aux quatre points cardinaux
Pétrie d’écorces, de cigales de rides familières
Peau végétale
ardente à dissimuler l’envers des apparences
Port d’attache
Ouvert sur l’illimité
À l’heure de l’effacement
Celle du corps déconstruit cellule par cellule
Temps remonté à contre courant
Énergie des muscles qui exultent dans la puissance vive de l’eau
Force à l’état brut qui n’a pas épuisé son compte
Port d’attache
Tache de sang mêlé de sève
Ombilic du monde
Adhérence fibreuse à la matrice première
Lovée à l’envers du rocher
Cœur à vif dans l’éclat calcaire
Regard inversé
Falaise de chair
Marquée de ce sceau d’éternité à l’aplat de la roche
Cercle de mystère serti dans la falaise
Port d’attache
Ouvert sur les arcanes de l’inconnu
Lieu nourricier de l’âme dans l’odyssée des jours
Faire éclore dans la mémoire des eaux
Un futur en germe à l’envers du geste
Sortir du temps jusqu’aux cigales
Libre dérive
Port sans attache
Geneviève Bertrand
(inédit, août 2009)
Chant d’entre les colonnes
Ce soir, je chanterai en accostage au milieu des colonnes.
J’ouvrirai le pont pour des mots qui se préparent
à débarquer en phrases.
Je porterai l’entaille au verbe pour découvrir son sang de troubadour.
De mon île de fortune, ce sera le regard de loin
qui me fera pencher au-dessus des saisons.
Par une goutte de septembre, j’irai chercher
les bénédictions de la mer en ses prises inconnues.
Ce sera bien
le temps, sous cette heure révolue
des arrivées et des départs,
le temps ôté des montres digitales, le point exact
où le séjour s’allume et se dérobe
avec à distance de quelques bords
la grande ville offerte dispersée dans son sofa de lumières.
Ce sera bien
l’intervalle des dieux
qui font de maintenant
un lieu aux noms multiples, mandala
de l’insaisissable.
Ce sera bien
une installation pour la nuit
et son rangement
et son dérangement
au rythme des voix des diseurs du vent
et des silences ouverts à l’aimant des oreilles.
Accostage fervent, pour que s’écrive en sémaphore
notre assemblée de l’éphémère
parmi les vagues. Ce sera bien.
D. Sorrente

Les chevaliers de chrétienté arrivaient là.
au port de Saint-Jean d’Acre.
reprenaient force.
Se congratulaient d’avoir survécu,
oubliaient le pendule des planches,
la puanteur des entreponts.
Retrouvaient là des amis, en faisaient d’autres,
entamaient quelques rixes ;
au caravansérail couchaient en paille fraîche,
en sursis de combat
dans le nid de la forteresse.
Aujourd’hui point de chevaux
émergeant éblouis des gabares.
Aux quais ocres d’Akko
des chats malingres accourus,
première clientèle des pêcheurs,
disputent leur repas aux mouettes criardes.
Automnal glaive de midi sans dureté dans les ruelles
mais le gradient du soir l’émousserait bien vite
et le royaume à voir s’offre au delà des portes
Nous avons voyagé
dans l’espace du Nom
L’aridité ceignait
de bure notre vue
Nous avons voyagé
dans l’espace du Nom
sur le sentier
des syllabes interdites
ensemble dépourvues
de prononciation
Nom de l’Unique sur nos têtes
Tétragramme sacré
de secrète acception
L’aridité vêtait de bure les collines
dont le reflet marcha sur la rive du lac
Lyrique « mer de Galilée » que nourrit le Jourdain,
la montagne où le Fils prononça le Sermon,
l’anse où les rets de la Parole
furent lancés vers les disciples,
restes devinés de Capharnaüm
et port de Tibérias près duquel se prélassent
encore des baigneurs en l’eau jadis
plus au sud baptismale.
Nous n’avons guère accosté à cette rive,
nous étions étrangers, nous reprenions la route
en lacets s’élevant à hauteur de Carmel :
Cana, mine de rien, au passage vous vend
le vin des noces et plus loin Nazareth
retient en ses méandres une des cryptes de la foi.
Mais le plus beau de cette promenade
ce fut le don de l’amitié entre nous trois.
A Yvon Le Men et à Georges Guitton
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02 septembre 2009
Les jeunes visages - Michèle Dujardin

Les jeune visages
Les jeunes visages,
posés sur la banquette de ciment,
saluent la vie
de leur silence clair
simplement immobile,
nu et plein comme l’eau
et sans mélange,
régnant seul sur les deltas d’une aube
qui ne doit merci
ni à l’hiver,
ni à la nuit,
et là,
d’une coulée de sable sur l’épaule,
au bord mat et fuyant des glissières hâtives,
là,
sur les accotements
de retaille,
de mâchure,
un songe les adoube,
réfractaire en sa foudre
aux écailles et au plomb,
à la solde et ses marches forcées,
un songe beau et seul
dans son cône dansant de poussière blonde,
et libres, les jeunes visages
fuient par delà
le navire
Michèle Dujardin
Extrait de « Personnage au bord, avec nuit » (inédit)
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- Voir le BLOG de l'auteur : Abadôn, Michèle Dujardin
- Éléments biographiques sur Poezibao
- Extrait documenté d'Abadôn sur Terres de Femmes
17:25 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : michèle dujardin
01 août 2009
Porto

Porto
À mon père
J’ai fait l’amour avec les vagues
Qui m’aime, m’a aimée, m’aimera
Jamais
Jamais
J’ai fait l’amour avec la mer
Elle était dure
Violente
Comme une mère méchante
Qui fouette
Va, fais
Et tiens-toi droite
Tiens-toi droite
Un homme a passé
Grand, vieux
Il a souri
Souri sous sa belle moustache
Rumeur de la mer incessante
Joie, joie
De la houle ascendante
Qui m’aime, m’a aimé, m’aimera
Jamais
Jamais
L’Algérie est de l’autre côté
Et les îles dans la beauté
Je suis de là
Qui m’a aimée
Je sors de la mer incessante
Je sors du ventre de la mer
Fillette dans une serviette
Verte
Verte comme la pomme granny
Elle a une blonde tresse mouillée
Et un peu tremble
Dans sa serviette
Au soir tombé
Je vois la mer elle m’attend
Elle m’appelle
Est-ce de là que vient l’amour
L’ai-je connu, l’ai-je perdu
Le trouverai-je en m’y perdant
Si je m’y jette
Si je m’enfuis sur un bateau
Pour aller aux rades lointaines
Même plus loin que l’Algérie
Que les îles dans leur beauté
Ailleurs qu’en Méditerranée
Du côté de Valparaiso
Où vient rêver le Pacifique
Ou bien aux rives du Douro
Quand il se perd dans l’Atlantique.
Porto
Austère et grise sous la pluie d’août
Et dans la nuit
Un seul chemin
Une avenue
Vers l’acropole
Je marche vite et je suis seule
Qui m’a aimée
Vers le sommet
Un cinéma abandonné sous sa marquise
Les année trente
Une autre vie mais pas la mienne
Il y a longtemps
Un port obscur et dangereux
Chiottes publiques
On s’y rencontre
J’entends parler se bousculer
Et je dévale une ruelle
En escaliers ordures grasses
Rampe luisante sous la lumière
Un chat pelé
Il n’y a personne
Ou bien une ombre
Un qui m’aima
Un homme jeune qui fut marin
Dans tous les ports au bout du monde
J’étais pas née
Mais il m’aimait
Il m’attendait.
Françoise Donadieu
23:16 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : françoise donadieu
24 juillet 2009
Un mot à la commissure
Lucarne – là tout en haut
comme carte blanche logée au bout des pensées -
ce trou qui avale goulu
sa quinte de ciel
cap bleu vers l’étoile
rai de bleu sous lunule
soupir à bleuir la mue des jours
mais encore
bleu talisman, œuvre de promesse
Lucarne - traverse des jours de plomb
quand veillent au logis les dieux lares
c’est sagesse contre néant,
euphorie de parole contenue
dans l’agrément du silence
Comme une cabalette
évadée de l’opéra du vent
- aimable facétie d'un ciel toscan
qui porte l’incidence du verbe croisé en chemin –
ils filent par la lucarne
ces propos erratiques
qui viennent mûrir plein champ sous l’été.
À l’aube, sur les claies du grenier,
mots engrangés pour la saison.
Sous lucarne de plus belle,
nés de main légère
un essaim minuscule de propos sans façon.
L'escrimeur amusé chahute,
s'obstine à la lettre,
défraye une à deux chroniques de l’absurde.
Il faudra faire route longtemps, jusqu’au terme
d’une lucarne recto–verso : sur l'écriteau,
cette idée saugrenue de l'inouï à ouvrir.
Vouloir pour trace
le vol adventice de l’oiseau,
et vite, inverser l’ordre des présages.
Dans le cercle inaltéré des solitudes,
chacun unit sa loi au tranquille soulèvement
d’un monde à peupler.
Valérie Brantôme
23:29 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : valérie brantôme
25 mai 2009
Quand parole et fruit se font rubis - Angèle Paoli

20:54 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : angèle paoli, terres de femmes, poésie
21 février 2009
Variations sur le JE - Laurence Verrey
On connaissait Laurence Verrey poète, sa passion originelle pour l’univers de la musique, ses façons de donner de l’ardeur et de la rythmique aux mots, de mettre en appel une voix qui traverse de plain pied et la terre et le ciel, comme dans Pour un Visage (Éd. L’Aire, 2003) ou Vous nommerez le jour (Samizdat, 2005). On la découvre ici en tenue de prose, avec un réel bonheur, livrant une suite de textes brefs, dits « proses libres » qui ne sont ni chroniques, ni nouvelles, et savent avec malice et élégance échapper aux classifications courantes. Chaque prose est comme une partition, sans rien qui pèse, choisissant une clef particulière, un angle d’attaque spécifique pour offrir un aperçu signifiant de l’espace humain et de la démarche littéraire de l’auteur qui ici, plus encore qu’ailleurs, vivent de concert.
Oui, comme l’annonce justement Laurence Verrey en préface, c’est une « foule de présences » qui vivent dans ces pages sachant jouer de tous les registres, graves et souriants, instruits ou naturels, toujours généreux et attentifs à cet autre qu’elle rencontre dans son jardin comme au bout du monde. Alors des formules étincelantes viennent se poser parmi nous, comme celle-là : « Les graveurs de blé. On les appelle aussi poètes de l’invisible ».
Et l’on saute d’une lecture à l’autre comme d’une pierre de ruisseau à la suivante, en prenant le temps du plaisir.
« Une brève transe de cailloux » est un ensemble remarquablement minutieux, qui témoigne d’une vigilance à l’égard du monde qui ne se dément jamais, avec de belles percées d’humour, des digressions de connaissance, un amour de la création et de profonds questionnements. Voilà pourquoi ce livre ajoute à l’œuvre de ce poète de tout premier plan dans le monde de la Suisse romande contemporaine ; il témoigne de ces variations sur le Je si contemporaines qui éclaireront le lecteur. Il signe une indéniable maturité d’écriture.
Il convient également de saluer le travail remarquable de l’éditeur, L’Aire, un de ces rares éditeurs à offrir des livres dont on coupe les pages au coupe-papier, pour mieux en goûter la saveur.
Hommage appuyé ici à ces amis des mots du « pays de lenteur » dont notre hâte d’hydrogène n’a pas fini d’apprendre les leçons.
Dominique Sorrente

Graveurs de blé
Les graveurs de blé. On les appelle aussi poètes de l’invisible. Ou céréaliers de la perfection. Ou danseurs des cercles. Ils agissent de nuit, sans crier gare. Ils se produisent surtout lorsque la lune est dans sa plénitude et les blés tendus par la fécondité. Ils se rendent sur des lieux cultivés avec des instruments qui échappent à la vue des dormeurs tranquilles. Ils ne sont pas bruyants, ce ne sont pas des brigands, bien qu’ils éveillent la colère de certains agriculteurs, ils ne viennent pas pour voler le blé, seulement le coucher un peu comme dans un berceau, comme pour bercer la beauté dans son lit, mais une beauté intelligente, qui signifierait, mais quoi ? chercherait à ouvrir les esprits à une autre dimension, mais laquelle ? Ils se déplacent avec une vélocité inouïe, et créent en quelques secondes d’étranges poèmes visuels. À l’insu de tous les regards. Auriez-vous la place dans l’une de vos nuits pour un charme second, une prière de blé ? Nul ne les a convoqués, et les voilà venus pour une apparition brève et splendide. De cercles ou de croissants tracés dans la toison des champs comme avec des compas géants, par des mains diligentes et rapides.
Certains, armés de cordes et de planches, ont bien tenté d’imiter les chefs-d’œuvre des faiseurs de cercles apparus dans le passé, usurpant l’idée des géomètres célestes. D’autres plaquent en pleine nature des slogans aguicheurs, bien décidés à faire profit du mystère entourant ces manifestations. Mais leurs créations n’égalent en rien celles des authentiques graveurs. Ni en beauté, ni en soleils cachés. Et l’énigme nocturne des graveurs de blé étonne par sa gratuité, sa tranquillité souriante, qui se passe de discours. Nul ne revendique ces atteintes à la posture naturellement noble du blé que le vent ou les orages n’ont pas réussi à entamer. Cela devrait suffire à nous alerter, à élargir notre regard.
Lorsque les vrais céréaliers ont agi, laissant le champ en proie à une intense perfection, c’est comme si un courant d’énergie différente avait traversé le champ du visible. Une chaleur passe, de larges ondes parcourent l’espace, comme à la lecture d’un poème ou à la contemplation d’une toile aux vibrations claires. Les visiteurs qui se rendent sur les lieux se sentent envahis d’une exaltation inconnue, d’une attirance soudaine pour des formes naturelles qu’ils ne remarquaient même plus : la lune dessinant ses arabesques sur un ciel encore pâle, ou l’éclat de sa forme de lentille lorsqu’elle s’élève du coeur d’une brume. Ils s’exclament : nos mains aussi pourraient sculpter cette beauté ! La terre n’est pas là que pour remplir gosiers et coffres, faire fleurir les affaires en bourse. À force de pillages, de gaspillage, nous détruisons son visage sacré. Et les forces de la nature se déchaînent.
Énigme occulte et lumineuse, phénomène de boules de feu venues du cosmos ? Ou actes de plaisantins, comme on l’a dit ? À n’en pas douter, plaisantins magnifiques, dont l’art pourrait devenir contagieux. Jubilatoire est en effet le feu qui donne envie de créer à son tour la beauté. Les graveurs de blé nous interpellent : soyons nous aussi des déchiffreurs avisés du message contenu là !
Laurence Verrey
(extrait de Une brève transe de cailloux)

- Voir également le site de Laurence Verrey,
- une notice bio-bibliographique
- poèmes extraits de Vous nommerez le jour (Samizdat, 2005)
- La scriptothèque
21:58 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : laurence verrey, poète, suisse
28 janvier 2009
Nicolas Rouzet ou l'instinct d'inversion

Ils séjournaient dans un refuge de montagne aux confins des frontières, dans un pays peu fréquenté dont les contours s’effaçaient souvent sous la marée de nuages hostiles.
Lorsque le temps le permettait, ils faisaient le tour du sommet.
La nuit tombée, vint l’heure de passer à table. La vaisselle était belle, les convives joyeux. Tout était presque consommé, lorsque l’un d’eux eut l’idée de retourner son assiette, pour chercher à tâtons, à la lueur d’une chandelle, la marque de fabrique de cette porcelaine immaculée. L’assiette à son envers, portait une croix gammée. Chacun des convives fit de même, chaque assiette à son envers, portait le même signe. Un ange passa…
Nicolas Rouzet ou l’instinct d’inversion
Et si cette écriture qui ne paie pas de mine abritait quelques intuitions troublantes ? Je la devine capable de renifler l’imminence d’une catastrophe dont personne aujourd’hui ne pourrait prétendre rester indemne. Je la vois vivre de bricolages dans les possibles. Elle traque le monstrueux qui s’est allongé par fausse inadvertance dans nos divertissements de saison. Derrière les éléments les plus prosaïques de notre décor quotidien, n’est-il pas salutaire de démasquer une forme grotesque, peut-être démoniaque, fantastique à coup sûr ? Tel est, me semble-t-il, l’instinct d’inversion de Nicolas Rouzet.
Voici un inventeur d’images d’Épinal inédites qui a choisi d’entreprendre le monde à l’envers. Par des phrases qui endorment le lecteur, une distanciation d’avec les sentiments, l’humour au coin des lignes, tout est prêt pour qu’en ce temps-là, l’horreur n’ait plus besoin de film. Entre sacre et massacre, dans le jeu d’apparitions et de disparitions, toutes inspirées d’une histoire vraie, le lecteur se retrouve où souvent il ne voudrait pas être. Emportée de l’âge d’or à la chute, la poésie en déroute a ici sa façon de faire carnaval, en humeur limite, jusqu’à un amour du prochain devenu l’adoration d’un gros lézard vert.
Dominique Sorrente
L’ HISTOIRE CACHÉE DU SCRIPTORIUM
Au début ils se réjouirent : lorsque les livres eurent disparu du commerce et de la circulation, choses devenues sans valeur, depuis que le nouvel ordre mondial avait organisé les loisirs de masses relayés jusqu’à l’asphyxie par des écrans géants, toute la somme de ce qui avait été écrit tenait désormais dans quelques entrepôts dont ils étaient désormais les seuls à avoir encore le mot de passe.
Délaissant leur travail, leurs enfants, leurs épouses, ils se gorgeaient de textes jusqu’à l’infini. Leurs corps devenus diaphanes étaient d’une extrême maigreur depuis qu’ils ne se nourrissaient plus que de papier, s’en gargarisant en infusion, dans d’invraisemblables borborygmes…
Mais lorsque les choses prirent un autre tour, leur déception fut grande : peu à peu les lettres imprimées s’effaçaient ne laissant que des pages blanches au milieu des reliures. Cela ne toucha d’abord que quelques auteurs mineurs, des romans de gare dont on pouvait aisément se délester. Mais ce phénomène sans précédent frappa finalement tout ce qui avait été imprimé depuis l’époque des Lumières. Ils se consolèrent alors en relisant les sermons de Bossuet et Massillon, les œuvres complètes de Pascal et de Montaigne, les dénonciations tonitruantes de Luther, la Bible du Maître de Sacy et les commentaires de l’Evangile par un chartreux anonyme. Parfois, ils avaient encore la joie de trouver des romans d’amour courtois, voire des œuvres plus licencieuses dont l’Enfer faisait leur miel. Après avoir espéré une rémission, ils virent finalement le mal s’étendre à tout ce qui avait été imprimé depuis l’époque de Gutenberg.
Ils se consolèrent alors avec des cadastres sur des parchemins notariés, de rares enluminures, des traités de démonologie écrits avec du sang séché sur des peaux de bouc, des interdits gravés dans les répliques des tables de la Loi.
En attendant la mort, ils passèrent le temps, se récitant les uns aux autres, quelques-uns des textes qu’ils avaient pu sauvegarder en mémoire, et qui bientôt disparaîtraient avec eux.
Nicolas Rouzet

Voir la Scriptothèque, références des deux dernières publications citées : L'envers du décor & Le voyage sans retour de Juan Martinez.
15:23 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : nicolas rouzet




















Le vent se lève sur la vague lave brûlante chaleur de plomb la mer lie de vin soulève sa houle jusqu’aux rives oubliées de Naxos c’est là qu’ombrageuse j’aborde aux noces folles de Bacchos couchée à l’abri de la grotte marine une ménade dort lascive blancheur drapée nue de l’ivresse douce des sommeils de la chair volupté tendre offerte à mes regards absents
Une aiguière est levée en l’honneur des amours de Bacchos son breuvage tremblé bruit clarté cristalline du gemme les rires aux râles et aux ruts se mêlent corps vibrants pourpres d'incandescence sons de crotales de cymbales de flûtes folie canaille des bacchantes des silènes des boucs agités de grelots les faunes réjouis éructent une haleine fétide l’incarnat de leur bouche s'exalte des vapeurs hantées aux rictus des démons
Une panthère ocelles d’or veille sur l’ivresse confuse des dieux Hiératiquement
De l’enchevêtrement grappes de chairs avides de liesses éternelles surgit dans l'incarnat pâlissant du visage le souvenir encore vif de Bacchos enfant rondeurs rubicondes promises aux excès chaleureux de la vigne odeur de feu qui rôde depuis l’aube autour du roc battu par la vague brûlante je le vois qui offre son front torsadé pampres et vrilles et me tend bienveillant la coupe translucide calice de fruits mûrs qui scellera la liqueur de nos vœux
Je n’ai d’yeux désormais que pour les ciselures tendues à nos lèvres luisantes des rubis de la vigne céderai-je lassée des pleurs versés pour toi Thésée aux enivrements promis par l'élixir divin bouche entr’ouverte sur le désir Bacchos déjà ferme les yeux sur l'ivresse prochaine l'or du vin roule dans nos veines sang mêlé au sang immortel de la treille ensemble nous rythmons nos sens enchevêtrés au thyrse de l'amour
La mer lie de vin se retire enroulant de ses plis le tumulte des dieux
L'île dérive ivre de ses sourdes détresses
L’antique bacchanale se noie dans ses brumes de feu.
Angèle Paoli
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