14 novembre 2009

Déborah Heissler, quelques éclats imperceptibles

 

 

On peut croire que la vérité poétique remue souvent d’heureuse façon à vouloir sortir du puits en parure de beau mensonge, comme le suggérait Eluard. Chez Déborah Heissler, on aura raison de penser tout autrement : écrire y est acte de justesse, jeu de nuances et d’harmoniques qui se méfient de l’ingouvernable excès. Ce que le poète détaille relève de la suggestion, des empreintes à laisser à l’esprit, d’un mouvement de lecture pénétrante soulevant un peu de beauté fragile. Il lui importe, me semble-t-il, par-dessus tout, de confier, où elle les a rencontrées, quelques paroles justes, et comme obtenues, qui éclairent le carré du veilleur. « Rien que cela »  pourrait bien en être sa maxime… Si donc il y a des héros dans cette durée poétique qu’énonce le poète, ils se trouveront, à la faveur des éléments, moins hommes que lents gestes de la nature observée, accueillie. Et si des légendes se cherchent, elles se dénoueront à la fortune de nuages ou de « plis de l’herbe », de ces éclats imperceptibles qui révèlent par exemple un corps et son absence.

C’est à chaque fois donner un peu plus de jour à la part la plus minime, celle qui, paradoxalement, est la plus susceptible de nous montrer le monde que nous nous employons si obstinément à cacher.

Beau programme alors que d’explorer le verbe japonais akasu, quand la tâche est de susciter ce « quelque chose qui est à la limite de l’informulé, que seuls deux ou trois mots suggèrent et qui pourtant éclate à l’esprit ».

Pour découvrir Déborah Heissler on peut lire Près d’eux, la nuit sous la neige, (Cheyne), qui a reçu le Prix de la Vocation 2005.

 

Dominique Sorrente

 

 

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C’est un adieu                           dans le ciel

 

ce sont des fleurs, des  lam-

beaux de feu, tandis  que le

lointain  devient  plus  rose,

plus doré, plus lumineux. Je

rapporte des fruits sauvages.

Maintenant, c’est la douceur

qui   reprend,       tandis que

l’écho présent est celui   des

larmes.

 

 

Combien de jours à présent,

sur les branches nues avant

la fleur et le fruit ?

 

 

Déborah Heissler

 

Extrait d’Akasu,

 (inédit, à paraître chez Cheyne éditeur, 2010)

 

 

 

20 octobre 2009

D'un printemps à l'automne

 

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© Photo lmapix

 

 

 

 

 

 

 

Feuille de mars…

 

 

 

  

Feuille je suis

Feuille je serai

        Volée par le vent à la cicatrice de l’arbre

 

 

 

 

Platane solaire

Figuier en larme

Tilleul habité de tendresse vert pâle

 

 

 

Feuille    Feu    Folie

Ardeur à vivre jusqu’à l’extrême

Fureur de sève à chaque nervure

Echappée de la racine ancestrale

 

 

 

Feuille   Yeuse   Yod originel

Tenace et âpre

Tu te plies à la direction soufflée par le vent

Tu inscris ton signe dans l’espace

 

 

 

Feuille    Œil    Oiseau  

Vigilance c’est éveil

Dans la verticalité qui érige un sens nouveau

Joie plumeuse et libre

 

 

 

Feuille je suis

Feuille je serai

Dans l’éclat végétal du mot

 

 

 

 

 

Geneviève Bertrand

 

08 octobre 2009

L'infime en résonance

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© Photo Audrey Groult Baschet

 

 

Mouvements infimes

 

 

 

Pose ton regard

sur l’aile de la buse

et n’ouvre plus les yeux

 

 

Fais tien son cri

Emplis ta poitrine

de l’écho répandu

en vibrations sonores

 

 

Laisse l’oiseau

saisir sa proie

et accepte l’offrande

d’une goutte de sang

sur ton front

 

 

Une part de toi-même

danse dans son sillage

porté par le souffle initial

 

 

Corps désamarré

face tendue vers l’inconnu

ton attente immobile

a permis ce miracle :

un saut de l’autre côté du ciel

 

 

D’un battement de cils

tu regagneras la berge

riche d’une joie neuve

comme un rire d’enfant

 

 

 

                    Geneviève Liautard

 

14 septembre 2009

D'une colonne à l'autre... Textes d'accostage

 

 

 

« Accostage : rencontre entre l’embarcation et le bord d’une autre embarcation qui peut être une terre, en 1492 par exemple, passage d’un élément à l’autre, choc de contact ou rencontre aventureuse, alliance de la mer et de l’île…Nous sommes dans un monde d’accostages permanents. Tantôt le geste d’une silhouette étrangère, tantôt le heurt d’un récif invisible. Tout dépend moins, paraît-il, des corps étrangers l’un à l’autre,  que de leur façon de négocier la rencontre. Accoster comme vivre l’autre côté de l’intimité. »

 

Dominique Sorrente

(Notes sur la coïncidence)

 

 

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Port d’attache

 

Ouvert sur le plein ciel       la pleine Etreté 

dans sa mouvance liquide

 

Port… altier – couronné de chênes et de charmes et de saules et d’érables

Royauté première

 

Creusé dans la roche en aplomb du ciel       ce passage utérin

Seuil de l’invisible

 

Attachée la racine           Détaché le regard

Oubliée l’araignée d’enfance      l’obscurité du doute

Vol libre d’épervier

 

 

 

Port d’attache

Ouvert sur l’impossible

Mort détachée au fil de l’eau

Nuée de têtards dans le repli de la rivière

 

 

Marcher / Nager /le sec / l’humide / le rocher /la vallée

Même respir          Même solitude

Même présence dans la fissure hiatale entre l’air et le souffle

 

 

Peau dilatée

Jusqu’aux quatre points cardinaux

Pétrie d’écorces, de cigales  de rides familières

Peau végétale                          

ardente à dissimuler l’envers des apparences

 

 

 

Port d’attache

                Ouvert sur l’illimité

À l’heure de l’effacement

Celle du corps déconstruit cellule par cellule

 

Temps remonté à contre courant          

Énergie des muscles qui exultent dans la puissance vive de l’eau

Force à l’état brut qui n’a pas épuisé son compte

 

 

Port d’attache 

Tache de sang mêlé de sève

Ombilic du monde

Adhérence fibreuse à la matrice première

Lovée à l’envers du rocher

 

Cœur  à vif dans l’éclat calcaire

Regard inversé

 

Falaise de chair

Marquée de ce  sceau d’éternité à l’aplat de la roche

Cercle de mystère serti dans la falaise

 

 

 

Port d’attache

Ouvert sur les arcanes de l’inconnu     

Lieu nourricier de l’âme dans l’odyssée des jours

                 

Faire éclore dans la mémoire des eaux

Un futur en germe à l’envers du geste

 

 

Sortir du temps jusqu’aux cigales

Libre dérive     

Port sans attache

 

                                              

Geneviève Bertrand

  (inédit, août 2009)

 

 

 

 

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Chant d’entre les colonnes

 

 

 

Ce soir, je chanterai en accostage au milieu des colonnes.

J’ouvrirai le pont pour des mots qui se préparent

à débarquer en phrases.

Je porterai l’entaille au verbe pour découvrir son sang de troubadour.

De mon île de fortune, ce sera le regard de loin

qui me fera pencher au-dessus des saisons.

 

Par une goutte de septembre, j’irai chercher

les bénédictions de la mer en ses prises inconnues.

 

Ce sera bien

le temps, sous cette heure révolue

des arrivées et des départs,

le temps ôté des montres digitales, le point exact

où le séjour s’allume et se dérobe

avec à distance de quelques bords

la grande ville offerte dispersée dans son sofa de lumières.

 

  

Ce sera bien

l’intervalle des dieux

qui font de maintenant

un lieu aux noms multiples, mandala

de l’insaisissable.

  

 

Ce sera bien

une installation pour la nuit

et son rangement

et son dérangement

au rythme des voix des diseurs du vent

et des silences ouverts à l’aimant des oreilles.

 

 

Accostage fervent, pour que s’écrive en sémaphore

notre assemblée de l’éphémère

parmi les vagues. Ce sera bien.

                                                                                           

  

 D. Sorrente

 

 

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POUSSIERE LOINTAINE

 

 

Les chevaliers de chrétienté arrivaient là.

au port de Saint-Jean d’Acre.

reprenaient force.

Se congratulaient d’avoir survécu,

oubliaient le pendule des planches,

la puanteur des entreponts.

Retrouvaient là des amis, en faisaient d’autres,

entamaient quelques rixes ;

au caravansérail couchaient en paille fraîche,

en sursis de combat

dans le nid de la forteresse.

 

Aujourd’hui point de chevaux

émergeant éblouis des gabares.

Aux quais ocres d’Akko

des chats malingres accourus,

première clientèle des pêcheurs,

disputent leur repas aux mouettes criardes.

 

Automnal glaive de midi sans dureté dans les ruelles

mais le gradient du soir l’émousserait bien vite

et le royaume à voir s’offre au delà des portes

 

 

Nous avons voyagé

dans l’espace du Nom

 

L’aridité ceignait

de bure notre vue

 

Nous avons voyagé

dans l’espace du Nom

sur le sentier

des syllabes interdites

ensemble dépourvues

de prononciation

 

Nom de l’Unique sur nos têtes

 

Tétragramme sacré

de secrète acception

 

L’aridité vêtait de bure les collines

dont le reflet marcha sur la rive du lac

 

Lyrique « mer de Galilée » que nourrit le Jourdain,

la montagne où le Fils prononça le Sermon,

l’anse où les rets de la Parole

furent lancés vers les disciples,

restes devinés de Capharnaüm

et port de Tibérias près duquel se prélassent

encore des baigneurs en l’eau jadis

plus au sud baptismale.

 

Nous n’avons guère accosté à cette rive,

nous étions étrangers, nous reprenions la route

en lacets s’élevant à hauteur de Carmel :

Cana, mine de rien, au passage vous vend

le vin des noces et plus loin Nazareth

retient en ses méandres une des cryptes de la foi.

 

Mais le plus beau de cette promenade

ce fut le don de l’amitié entre nous trois.

 

A Yvon Le Men et à Georges Guitton 

 

André Ughetto

02 septembre 2009

Les jeunes visages - Michèle Dujardin

 

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Les jeune visages

 

 

 

 

Les jeunes visages,

posés sur la banquette de ciment,

saluent la vie

de leur silence clair

simplement immobile,

nu et plein comme l’eau

et sans mélange,

régnant seul sur les deltas d’une aube

qui ne doit merci

ni à l’hiver,

ni à la nuit,

et là,

d’une coulée de sable sur l’épaule,

au bord mat et fuyant des glissières hâtives,

là,

sur les accotements

de retaille,

de mâchure,

un songe les adoube,

réfractaire en sa foudre

aux écailles et au plomb,

à la solde et ses marches forcées,

un songe beau et seul

dans son cône dansant de poussière blonde,

et libres, les jeunes visages

fuient par delà

le navire

 

 

 

                                                      Michèle Dujardin

 

 

Extrait de « Personnage au bord, avec nuit » (inédit)

 

 

  

 

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01 août 2009

Porto

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 Porto

                     À mon père

 

 

      

 

J’ai fait l’amour avec les vagues

Qui m’aime, m’a aimée, m’aimera 

Jamais

Jamais

J’ai fait l’amour avec la mer

Elle était dure

Violente

Comme une mère méchante

Qui fouette

Va, fais

Et tiens-toi droite

Tiens-toi droite

Un homme a passé

Grand, vieux

Il a souri

Souri sous sa belle moustache

 

 

Rumeur de la mer incessante

Joie, joie

De la houle ascendante

Qui m’aime, m’a aimé, m’aimera

Jamais

Jamais

L’Algérie est de l’autre côté

Et les îles dans la beauté

Je suis de là

Qui m’a aimée

Je sors de la mer incessante

Je sors du ventre de la mer

Fillette dans une serviette

Verte

Verte comme la pomme granny

Elle a une blonde tresse mouillée

Et un peu tremble

Dans sa serviette

 

 

Au soir tombé

Je vois la mer elle m’attend

Elle m’appelle

Est-ce de là que vient l’amour

L’ai-je connu, l’ai-je perdu 

Le trouverai-je en m’y perdant

Si je m’y jette

Si je m’enfuis sur un bateau

Pour aller aux rades lointaines

Même plus loin que l’Algérie

Que les îles dans leur beauté

Ailleurs qu’en Méditerranée

Du côté de Valparaiso

Où vient rêver le Pacifique

Ou bien aux rives du Douro

Quand il se perd dans l’Atlantique.

 

 

Porto

Austère et grise sous la pluie d’août

Et dans la nuit

Un seul chemin

Une avenue

Vers l’acropole

Je marche vite et je suis seule

Qui m’a aimée

Vers le sommet

Un cinéma abandonné sous sa marquise

Les année trente

Une autre vie mais pas la mienne

Il y a longtemps

Un port obscur et dangereux

Chiottes publiques

On s’y rencontre

J’entends parler se bousculer

Et je dévale une ruelle

En escaliers ordures grasses

Rampe luisante sous la lumière

Un chat pelé

Il n’y a personne

Ou bien une ombre

Un qui m’aima

Un homme jeune qui fut marin

Dans tous les ports au bout du monde

J’étais pas née

Mais il m’aimait

Il m’attendait.

 

 

 

Françoise Donadieu

 

 

 

24 juillet 2009

Un mot à la commissure

 

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Lucarne – là tout en haut

comme carte blanche  logée au bout des pensées -

ce trou qui avale goulu

sa quinte de ciel

                cap bleu vers l’étoile

                rai de bleu sous lunule

                soupir à bleuir la mue des jours 

                mais encore

                bleu talisman, œuvre de promesse

 

 

Lucarne - traverse des jours de plomb

quand veillent au logis les dieux lares

c’est sagesse contre néant,

euphorie de parole contenue

dans l’agrément du silence

 

 

Comme une cabalette

évadée de l’opéra du vent

 -  aimable facétie d'un ciel toscan

  qui porte l’incidence du verbe croisé en chemin –

ils filent par la lucarne  

ces propos erratiques

qui viennent mûrir  plein champ sous l’été.

 

 

À l’aube, sur les claies du grenier,

mots  engrangés pour la saison.

 

 

Sous lucarne de plus belle,

nés de main légère

un essaim minuscule de propos sans façon.

L'escrimeur amusé  chahute,

s'obstine à la lettre,

fraye une à deux chroniques de l’absurde.

 

 

Il faudra faire route longtemps, jusqu’au terme

d’une lucarne recto–verso : sur l'écriteau,

cette idée saugrenue de l'inouï à ouvrir.

Vouloir pour trace

le vol adventice de l’oiseau, 

et vite,  inverser l’ordre des présages.

 

 

Dans le cercle inaltéré des solitudes,

chacun unit sa loi au tranquille soulèvement

d’un monde à peupler.

 

 

 

Valérie Brantôme

 

25 mai 2009

Quand parole et fruit se font rubis - Angèle Paoli

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Le vent se lève   sur la vague   lave brûlante    chaleur de plomb    la mer lie de vin soulève sa houle jusqu’aux rives oubliées de Naxos    c’est là qu’ombrageuse   j’aborde aux noces folles de Bacchos    couchée à l’abri de la grotte marine    une ménade dort   lascive blancheur drapée nue de l’ivresse douce des sommeils de la chair  volupté tendre offerte à mes regards absents

 

Une aiguière est levée en l’honneur des amours de Bacchos   son breuvage tremblé  bruit  clarté cristalline du gemme   les rires aux râles et aux ruts se mêlent corps vibrants pourpres d'incandescence sons de crotales de cymbales de flûtes folie canaille des bacchantes des silènes des boucs agités de grelots les faunes réjouis éructent une haleine fétide l’incarnat de leur bouche s'exalte des vapeurs hantées aux rictus des démons

 

Une panthère  ocelles d’or  veille sur l’ivresse confuse des dieux  Hiératiquement

 

De l’enchevêtrement  grappes de chairs avides de liesses éternelles  surgit dans l'incarnat pâlissant du visage  le souvenir encore vif de Bacchos  enfant rondeurs rubicondes  promises aux excès chaleureux de la vigne   odeur de feu qui rôde depuis l’aube autour du roc battu par la vague brûlante  je le vois qui offre son front torsadé pampres et vrilles et me tend bienveillant la coupe translucide calice de fruits mûrs qui scellera la liqueur de nos vœux 

 

Je n’ai d’yeux désormais que pour les ciselures tendues à nos lèvres luisantes des rubis de la vigne   céderai-je lassée des pleurs versés pour toi Thésée aux enivrements promis par l'élixir divin  bouche entr’ouverte sur le désir   Bacchos déjà ferme les yeux sur l'ivresse prochaine  l'or du vin roule dans nos veines sang mêlé au sang immortel de la treille  ensemble nous rythmons nos sens enchevêtrés au thyrse de l'amour

 

La mer lie de vin se retire enroulant de ses plis le tumulte des dieux

 

L'île dérive ivre de ses sourdes détresses 

 

L’antique bacchanale se noie dans ses brumes de feu.

 

 

 

 Angèle Paoli                   

 

 

 

 

 

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  • Le poème Libations de sang est paru dans la revue Siècle 21 (n°14 - Printemps-Été 2009, dossier "Le Vin", p.149)
  • voir aussi la revue Terres de femmes, pages consacrées à l'auteur.

 

 

21 février 2009

Variations sur le JE - Laurence Verrey

 

 

On connaissait Laurence Verrey poète, sa passion originelle pour l’univers de la musique, ses façons de donner de l’ardeur et de la rythmique aux mots, de mettre en appel une voix qui traverse de plain pied et la terre et le ciel, comme dans Pour un Visage (Éd. L’Aire, 2003) ou Vous nommerez le jour (Samizdat, 2005). On la découvre ici en tenue de prose, avec un réel bonheur, livrant une suite de textes brefs, dits « proses libres » qui ne sont ni chroniques, ni nouvelles, et savent avec malice et élégance  échapper aux classifications courantes. Chaque prose est comme une partition, sans rien qui pèse, choisissant une clef particulière, un angle d’attaque spécifique pour offrir un aperçu signifiant de l’espace humain et de la démarche littéraire de  l’auteur qui ici, plus encore qu’ailleurs, vivent de concert.

Oui, comme l’annonce justement Laurence Verrey en préface, c’est une « foule de présences » qui vivent dans ces pages sachant jouer de tous les registres, graves et souriants, instruits ou naturels, toujours généreux et attentifs à cet autre qu’elle rencontre dans son  jardin comme au bout du monde. Alors des formules étincelantes viennent se poser parmi nous, comme celle-là : « Les graveurs de blé. On les appelle aussi poètes de l’invisible ».

Et l’on saute d’une lecture à l’autre comme d’une pierre de ruisseau à la suivante, en prenant le temps du plaisir.

 

« Une brève transe de cailloux » est un ensemble remarquablement minutieux, qui témoigne d’une vigilance à l’égard du monde qui ne se dément jamais, avec de belles percées d’humour, des digressions de connaissance, un amour de la création et de profonds questionnements. Voilà pourquoi ce livre ajoute à l’œuvre de ce poète de tout premier plan dans le monde de la Suisse romande contemporaine ; il témoigne de ces variations sur le Je si contemporaines qui éclaireront le lecteur. Il signe une indéniable maturité d’écriture.

Il convient également de saluer le travail remarquable de l’éditeur, L’Aire, un de ces rares éditeurs à offrir des livres dont on coupe les pages au coupe-papier, pour mieux en goûter la saveur.

 

Hommage appuyé ici à ces amis des mots du « pays de lenteur » dont notre hâte d’hydrogène n’a pas fini d’apprendre les leçons.

 

 

 

Dominique Sorrente

 

 

 

 

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Graveurs de blé

 

 

Les graveurs de blé. On les appelle aussi poètes de l’invisible. Ou céréaliers de la perfection. Ou danseurs des cercles. Ils agissent de nuit, sans crier gare. Ils se produisent surtout lorsque la lune est dans sa plénitude et les blés tendus par la fécondité. Ils se rendent sur des lieux cultivés avec des instruments qui échappent à la vue des dormeurs tranquilles. Ils ne sont pas bruyants, ce ne sont pas des brigands, bien qu’ils éveillent la colère de certains agriculteurs, ils ne viennent pas pour voler le blé, seulement le coucher un peu comme dans un berceau, comme pour bercer la beauté dans son lit, mais une beauté intelligente, qui signifierait, mais quoi ? chercherait à ouvrir les esprits à une autre dimension, mais laquelle ? Ils se déplacent avec une vélocité inouïe, et créent en quelques secondes d’étranges poèmes visuels. À l’insu de tous les regards. Auriez-vous la place dans l’une de vos nuits pour un charme second, une prière de blé ? Nul ne les a convoqués, et les voilà venus pour une apparition brève et splendide. De cercles ou de croissants tracés dans la toison des champs comme avec des compas géants, par des mains diligentes et rapides.

Certains, armés de cordes et de planches, ont bien tenté d’imiter les chefs-d’œuvre des faiseurs de cercles apparus dans le passé, usurpant l’idée des géomètres célestes. D’autres plaquent en pleine nature des slogans aguicheurs, bien décidés à faire profit du mystère entourant ces manifestations.  Mais leurs créations n’égalent en rien celles des authentiques graveurs. Ni en beauté, ni en soleils cachés. Et l’énigme nocturne des graveurs de blé étonne par sa gratuité, sa tranquillité souriante, qui se passe de discours. Nul ne revendique ces atteintes à la posture naturellement noble du blé que le vent ou les orages n’ont pas réussi à entamer. Cela devrait suffire à nous alerter, à élargir notre regard.

Lorsque les vrais céréaliers ont agi, laissant le champ en proie  à une intense perfection, c’est comme si un courant d’énergie différente avait traversé le champ du visible. Une chaleur passe, de larges ondes parcourent l’espace, comme à la lecture d’un poème ou à la contemplation d’une toile aux vibrations claires. Les visiteurs qui se rendent sur les lieux se sentent envahis d’une exaltation inconnue, d’une attirance soudaine pour des formes naturelles qu’ils ne remarquaient même plus : la lune dessinant ses arabesques sur un ciel encore pâle, ou l’éclat de sa forme de lentille lorsqu’elle s’élève du coeur d’une brume. Ils s’exclament : nos mains aussi pourraient sculpter cette beauté ! La terre n’est pas là que pour remplir gosiers et coffres, faire fleurir les affaires en bourse. À force de pillages, de gaspillage, nous détruisons son visage sacré. Et les forces de la nature se déchaînent.

Énigme occulte et lumineuse, phénomène de boules de feu venues du cosmos ? Ou actes de plaisantins, comme on l’a dit ? À n’en pas douter, plaisantins magnifiques, dont l’art pourrait  devenir contagieux. Jubilatoire est en effet le feu qui donne envie de créer à son tour la beauté. Les graveurs de blé nous interpellent : soyons nous aussi des déchiffreurs avisés du message contenu là !

 

 

 

Laurence Verrey

(extrait de Une brève transe de cailloux)

 

 

 

 

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- Voir également le site de Laurence Verrey,

- une notice bio-bibliographique

- poèmes extraits de Vous nommerez le jour (Samizdat, 2005)

- La scriptothèque

 

 

28 janvier 2009

Nicolas Rouzet ou l'instinct d'inversion

 

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N.Rouzet
 
 
 
 
L’ENVERS DU DECOR

 

Ils séjournaient dans un refuge de montagne aux confins des frontières, dans un pays peu fréquenté dont les contours s’effaçaient souvent sous la marée de nuages hostiles.

Lorsque le temps le permettait, ils faisaient le tour du sommet.

 

La nuit tombée, vint l’heure de passer à table. La vaisselle était belle, les convives joyeux. Tout était presque consommé, lorsque l’un d’eux eut l’idée de retourner son assiette, pour chercher à tâtons, à la lueur d’une chandelle, la marque de fabrique de cette porcelaine immaculée. L’assiette à son envers, portait une croix gammée. Chacun des convives fit de même, chaque assiette à son envers, portait le même signe. Un ange passa…

 

 

 

Nicolas Rouzet ou l’instinct d’inversion

 

 

Et si cette écriture qui ne paie pas de mine abritait quelques intuitions troublantes ? Je la devine capable de renifler l’imminence d’une catastrophe dont personne aujourd’hui ne pourrait prétendre rester indemne. Je la vois vivre de bricolages dans les possibles. Elle traque le monstrueux qui s’est allongé par fausse inadvertance dans nos divertissements de saison. Derrière les éléments les plus prosaïques de notre décor quotidien, n’est-il pas salutaire de démasquer une forme grotesque, peut-être démoniaque, fantastique à coup sûr ? Tel est, me semble-t-il, l’instinct d’inversion de Nicolas Rouzet.

 

Voici un inventeur d’images d’Épinal inédites qui a choisi d’entreprendre le monde à l’envers. Par des phrases qui endorment le lecteur, une distanciation d’avec les sentiments, l’humour au coin des lignes, tout est prêt pour qu’en ce temps-là, l’horreur n’ait plus besoin de film. Entre sacre et massacre, dans le jeu d’apparitions et de disparitions, toutes inspirées d’une histoire vraie, le lecteur se retrouve où souvent il ne voudrait pas être. Emportée de l’âge d’or à la chute, la poésie en déroute a ici sa façon de faire carnaval, en humeur limite, jusqu’à un amour du prochain devenu l’adoration d’un gros lézard vert.

 

Dominique Sorrente

 

 

  

pendule.jpgL’ HISTOIRE CACHÉE DU SCRIPTORIUM

 

 

Au début ils se réjouirent : lorsque les livres eurent disparu du commerce et de la circulation, choses devenues sans valeur, depuis que le nouvel ordre mondial avait organisé les loisirs de masses relayés jusqu’à l’asphyxie par des écrans géants, toute la somme de ce qui avait été écrit tenait désormais dans quelques entrepôts dont ils étaient désormais les seuls à avoir encore le mot de passe.

 

Délaissant leur travail, leurs enfants, leurs épouses, ils se gorgeaient de textes jusqu’à l’infini. Leurs corps devenus diaphanes étaient d’une extrême maigreur depuis qu’ils ne se nourrissaient plus que de papier, s’en gargarisant en infusion, dans d’invraisemblables borborygmes…

 

Mais lorsque les choses prirent un autre tour, leur déception fut grande : peu à peu les lettres imprimées s’effaçaient ne laissant que des pages blanches au milieu des reliures. Cela ne toucha d’abord que quelques auteurs mineurs, des romans de gare dont on pouvait aisément se délester. Mais ce phénomène sans précédent frappa finalement tout ce qui avait été imprimé depuis l’époque des Lumières. Ils se consolèrent alors en relisant les sermons de Bossuet et Massillon, les œuvres complètes de Pascal et de Montaigne, les dénonciations tonitruantes de Luther, la Bible du Maître de Sacy et les commentaires de l’Evangile par un chartreux anonyme. Parfois, ils avaient encore la joie de trouver des romans d’amour courtois, voire des œuvres plus licencieuses dont l’Enfer faisait leur miel. Après avoir espéré une rémission, ils virent finalement le mal s’étendre à tout ce qui avait été imprimé depuis  l’époque de Gutenberg.

 

Ils se consolèrent alors avec des cadastres sur des parchemins notariés, de rares enluminures, des traités de démonologie écrits avec du sang séché sur des peaux de bouc, des interdits gravés dans les répliques des tables de la Loi.

 

En attendant la mort, ils passèrent le temps, se récitant les uns aux autres, quelques-uns des textes qu’ils avaient pu sauvegarder en mémoire, et qui bientôt disparaîtraient avec eux.

 

Nicolas Rouzet

 

 

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Portrait au crayon de Nicolas Rouzet réalisé par Jacques Basse
extrait de l'anthologie «Visages de poésie» (Tome 2)

 

 

     Voir la Scriptothèque, références des deux dernières publications citées :  L'envers du décor  &   Le voyage sans retour de Juan Martinez.           

 

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