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Le Scriptorium - Page 73

  • ASHRAF FAYAD, POÈMES EN RÉSONANCES VIVIANE CIAMPI

     

    Ces deux poèmes nous ont été confiés par la poète italienne Viviane Ciampi lors de la rencontre de solidarité avec A.Fayad, le 21 janvier 2016, à Marseille, rencontre pour laquelle elle avait fait tout spécialement le déplacement de Gênes avec le photographe Lino Cannizzaro.      

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                                                                              photo: Lino Cannizzaro

     

    TOUT SE TAIT

                                  

                                       Où te promènes-tu sans passé ni mémoire 

    te caches-tu sous mes pieds toi qu’on nomme le-si-bien-caché

    ou dans l’avion du ciel cou tendu, très tendu vers le bas

    serres-tu les poings viendras-tu me chercher

    à la Gare de la Débâcle  

    je n’ai pas rencontré les lanceurs de couteaux

    ni bu le sang versé dans la plaine ni collé l’oreille au parloir des prisons

    mais ce matin quand j’allais au lavoir l’eau n’était plus limpide

    elle reflétait les traces de la barbarie les fils de l’ogre maléfique

    ce qui demeure enfoui sous la muraille du monde.

    Une clef gisait au fond mais qui aurait pu la prendre, qui. 

    Le sais-tu j’ai failli me quitter – non non – disais-tu.

    Le cercle des mouches m’attendait déjà j’ai crié ton nom si fort mais si fort

    que toutes les vaches se sont retournées avec leurs bons yeux de vaches.

    Que pouvaient-elles comprendre. Là, au fond de l’eau j’ai aperçu

    les poètes dont l’ombre est la semence qui navigue de mot en mot, de mot en silence

    ceux qui pendus – corde encore brûlante – nous apostrophent

    de toute leur force debout. Écoute. Le temps éclate dans les veines.

    Litanie d’enfance interrompue. Alors, quelle vision. Si jamais la démence… la démence…

                         C’est à eux désormais que je m’adresse.

     

     

     

    TUTTO TACE

     

                                     Dove stai aggirandoti privo di passato memoria

    ti nascondi sotto i miei piedi te che chiamano il-così-ben-nascosto

    o dentro l’aereo del cielo collo teso molto teso verso il basso

    stringi i pugni verrai a cercarmi alla Stazione del Tracollo

    non ho incontrato i lanciatori di coltello

    né ho bevuto il sangue versato nella pianura né ho incollato l’orecchio al parlatorio

    ma stamattina andando al lavatoio l’acqua non era più limpida

    rifletteva le tracce della barbarie i figli dell’orco malefico

    ciò che rimane sepolto sotto le mura del mondo.

    Una chiave giaceva sul fondo ma chi avrebbe potuto prenderla, chi.

    Tu lo sai quasi mi stavo lasciando – no no – dicevi.

    il cerchio delle mosche già mi attendeva, forte ho gridato il tuo nome, ma così forte

    che tutte le vacche si sono voltate coi loro begli occhi di vacche.

    Che cosa potevano capire. Lì, in fondo all’acqua

    ho intravisto i poeti la cui ombra è semenza che naviga di parola in parola, di parola in silenzio

    coloro che impiccati – corda ancora rovente – ci interpellano con tutta la loro forza in piedi.

    Ascolta. Il tempo scoppia nelle vene.

    Litania d’infanzia interrotta. Allora, quale visione. E se la follia… Se la follia…

                                                         È a loro che mi rivolgo d’ora in poi.

     

      

                                                               Viviane Ciampi

                            (TRADUIT DE L’ITALIEN PAR L’AUTEURE)

     

    Marsiglia 4 Viviane con pubblico ORA.jpg

    VALORI

     

    Considero valore ogni forma di vita, la neve, la fragola, la mosca.
    Considero valore il regno minerale, l'assemblea delle stelle.
    Considero valore il vino finché dura il pasto, un sorriso involontario,
    la stanchezza di chi non si è risparmiato, due vecchi che si amano.
    Considero valore quello che domani non varrà più niente e quello 
    che oggi vale ancora poco.
    Considero valore tutte le ferite.
    Considero valore risparmiare acqua, riparare un paio di scarpe,
    tacere in tempo, accorrere a un grido, chiedere permesso prima di sedersi,
    provare gratitudine senza ricordare di che.
    Considero valore sapere in una stanza dov'è il nord,
    qual è il nome del vento che sta asciugando il bucato.
    Considero valore il viaggio del vagabondo, la clausura della monaca,
    la pazienza del condannato, qualunque colpa sia.
    Considero valore l'uso del verbo amare e l'ipotesi che esista un creatore.
    Molti di questi valori non ho conosciuto.

     

    Valeur

     

    J’attache de la valeur à toute forme de vie, à la neige, la fraise, la mouche.

    J’attache de la valeur au règne animal et à la république des étoiles.

    J’attache de la valeur au vin tant que dure le repas, au sourire involontaire, à la fatigue de celui qui ne s’est pas épargné,  à deux vieux qui s’aiment.

    J’attache de la valeur à ce qui demain ne vaudra plus rien et à ce qui aujourd’hui vaut encore peu de chose.

    J’attache de la valeur à toutes les blessures.

    J’attache de la valeur à économiser l’eau, à réparer une paire de souliers,

    à se taire à temps, à accourir à un cri, à demander la permission avant de s’asseoir, à éprouver de la gratitude sans se souvenir de quoi.

    J’attache de la valeur à savoir où se trouve le nord dans une pièce, quel est le nom du vent en train de sécher la lessive.

    J’attache de la valeur à l’usage du verbe aimer et à l’hypothèse qu’il existe un créateur.

    Bien de ces valeurs, je ne les ai pas connues.

     

    Erri de Luca, poème extrait de Œuvre sur l’eau. Traduit de l’italien par Danièle Valin, éditions Seghers, 2002.

     

    Cité dans Tout doit disparaître (chapitre 8), Mikaël Ollivier. Ed. Thierry Magnier, 2007.

     

     

     

  • MARSEILLE : LA POESIE AU COEUR AVEC ASHRAF FAYAD

     

    RETOUR SUR LA RENCONTRE DE SOLIDARITÉ

    du jeudi 21 Janvier 2016 

     

    droits réservés: LINO CANNIZARO

    droits réservés: Lino Cannizaro

     

     

    Pari réussi au-delà de toute prévision. Ils étaient plus d’une centaine à avoir répondu à l’appel de Dominique Sorrente, soutenu par Richard Martin, en faveur du poète palestinien Ashraf Fayad, condamné à mort pour apostasie en Arabie saoudite, en novembre 2015. Un public attentif et solidaire était réuni dans l’espace Léo Ferré du théâtre Toursky pour partager cette rencontre créée par le Scriptorium et co-organisée par le théâtre Toursky, l’Union des Poètes & cie et la revue des Archers.

     

     Aucun discours convenu, mais un moment rythmé en trois temps : repères, traces, évocations. Dominique Sorrente avait donné le ton dans son ouverture, plaidant pour la liberté poétique contre les veaux d’or de notre époque, et tout particulièrement ici, le dévoiement religieux et la propagande rhétorique. « Nous ne pouvions rester les bras croisés, face à cette décision inique, cet acte visant au cœur la liberté poétique. Au-delà des pétitions, nous avons cherché la juste façon d’agir avec nos faibles moyens, un temps de ferveur poétique… » déclarait l’organisateur de la soirée.

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    droits réservés: Lino Cannizaro

     

    Ce fut ensuite le tour de brèves mais intenses interventions de Richard Martin pour le Toursky, Brigitte Gyr pour l’Union des Poètes & cie, Henri-Frédéric Blanc pour la revue des Archers, et Isabelle Pellegrini pour le Scriptorium. Et comme la soirée se voulait, avant tout, un moment de partage et d’action en poésie, on put écouter les poèmes incriminés par les juges saoudiens, tirés des« Instructions internes » d’Ashraf Fayad, puis plus tard, une lecture à plusieurs voix d’un beau texte du poète syrien Abou Afach, avec des fragments en langue arabe. La poète italienne Viviane Ciampi, venue tout spécialement de Gênes, partagea un texte d’Erri di Luca et une saisissante performance personnelle.

     

    Les autres arts accompagnèrent la soirée : l’expression plastique avec le diaporama de calligraphies « giclures » d’Hamid Tibouchi projetées au fond de la scène ; la musique, par l’entremise du tonique Ghani et de son groupe de Kabylie-Marseille, puis Abdelsattar à l’oud, ou encore le chanteur Christian Donati interprétant Bernard Dimey. Le trio des Ivres vivants fit entendre une création originale dédiée à Ashraf Fayad « Je suis l’archer des mots » dite en ferveur et gravité par Lionel Mazari, avec la voix aux accents chaleureux d’Audrey Gambassi, accompagnée de Dominique Sorrente à la guitare, pour un final saisissant où fut interprétée par le trio la chanson Les Poètes, véritable hymne écrit par Aragon, en d’autres circonstances, et mis en musique par Jean Ferrat, qui demeure d’une vive actualité dans les temps troublés que nous vivons : « Un plain-chant monte à gorge pleine/Est-ce vers l’étoile Hölderlin/Est-ce vers l’étoile Verlaine… »                                                                                                                                                                                                                          

    Il restait à allier la vibration du moment partagé avec le désir d’agir de façon utile. Tâche qui fut présentée  en des mots simples et profonds par un jeune exilé palestinien représentant Amnesty international.

     

    La soirée s’était étirée sur deux heures, hors du quotidien ordinaire. Moment de vie, à part, qu’une participante au verre de l’amitié qui suivit résuma en ces termes : « Ça fait vraiment chaud au cœur pour lui, le poète condamné, et pour nous tous qui voulons continuer d’espérer ». Un moment en forme d’espoir contre une violence inouïe. En tout début de rencontre, Dominique Sorrente se faisait le porteur d’une nouvelle plutôt encourageante ; il avait appris que les juges saoudiens d’Abha venaient de reporter, deux jours avant cette rencontre, leur jugement concernant le recours de l’avocat d’Ashraf Fayad. Signe fragile, mais qui va, on peut le croire, dans le bon sens, parce qu'il marque une forme d’hésitation des juges, et sans doute des dirigeants du royaume, face à la mobilisation, désormais internationale, autour de cette cause.

     

    La rencontre de soutien qui s’est tenue à Marseille, à l’initiative de l’association de poésie Le Scriptorium, est seulement la troisième en France, à ce jour, après celle organisée par deux institutions officielles, la Maison de la Poésie de Paris et l’Université de Strasbourg. Un exemple pour d’autres villes ou régions, une preuve aussi qu’une résolution émanant de la société civile peut avoir un impact non négligeable dans ce domaine. Marseille, par ce geste de quelques-uns, aura montré que, loin des querelles de chapelles, plus que jamais insignifiantes, l’esprit de solidarité en poésie existe.

     

    Rappel : la pétition est toujours actuelle. Elle a accueilli pour le moment plus de 190 000 signatures. Elle peut être signée à la mention Ashraf Fayad sur le site change.org

       

    L’objectif de cette soirée visait à sensibiliser le public le plus large à cette cause pour faire annuler la sanction, témoigner de l’aspect irréductible de la parole poétique sous toutes ses latitudes dans cette mobilisation humaine.

    Et puis, envoyer de Marseille à Asfhar Fayad le signe d’une présence solidaire en poésie.

      

    Sophie Leenknegt

     

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    droits réservés: Lino Cannizaro

     

    Pour aller plus loin, on peut consulter l'article de Maryvonne Colombani dans le journal ZIBELINE

    http://www.journalzibeline.fr/societe/ne-tirez-pas-sur-le-poete/

  • LA NINA ET LE NINO : Quand Christina Rosmini chante Lorca

     

     

           évocation du nouveau spectacle

           présenté au théâtre Toursky à Marseille

          en janvier 2016

     

    C Rosmini La marionnette du Nino crédit Stéphane Delattre .jpg

                                                                          crédit: Jean-Yves Delattre

                           

    Épatante, Christina Rosmini. Je l’avais découverte au théâtre Sylvain à Marseille, en juillet 2013, avec sa présence tonique, ses ferveurs méditerranéennes, son art de mêler la voix et la danse, la douceur et l’intensité, ses façons espiègles, fruitées, mêlés aux mémoires douloureuses venues d’Espagne, d’Italie, d’Algérie. Femme de tous les rivages comme l’annonce le titre de son précédent album, elle revient aujourd’hui pour célébrer la poésie de Federico Garcia Lorca, ce « niño » fantasque, poète étincelant au destin tragique qui fut abattu il y aura bientôt 80 ans à Grenade, sa ville de cœur.

     

    Ici dans un décor blanc, à l’allure de théâtre de marionnettes et de coffre à souvenirs, Christina Rosmini nous offre un étonnant défilé de figures qu’elle incarne, une à une, depuis l’enfance jusqu’aux noces de sang, en passant par les voyages à New-York, Santiago de Cuba ou Buenos-Aires, et la jubilation des temps républicains du retour en Espagne. On croise Manuel de Falla, Savador Dali, Luis Bunuel, les personnages familiers de la vie andalouse…

     

    C ROSMINI spectacle LORCA crédit Stéphane Delattre.jpg

                                                   crédit: Jean-Yves Delattre

     

    Dans un rythme soutenu de bout en bout, avec une délicatesse de gestes et de pas, de sourire mutins ou d’expressions tragiques, on suit la voix et le corps d’une Federico-Federica qui nous enchante. Christina Rosmini a choisi la forme du conte pour approcher cette présence, si attachante, qui fait en écho en elle et nous remue. Cela donne une évocation en poèmes et chansons, sous forme de vignettes visuelles effleurées, poèmes posés au bord d’un livre ou derrière un rideau, dans une ambiance qui revendique les couleurs, les accents, les douces provocations et les élans minuscules. Une scène pleine pour la voix parlée, chantée, dansée, superbement éclairée par la présence très sûre de la guitare de Bruno Caviglia.

     

    Rien n’est laissé au hasard dans ce livre vivant d’images, ni les enregistrements sonores, ni les effets d’ombres chinoises dessinant sur le rideau les traces enfantines d’une vie offerte et arrachée. Celle d’un poète unique qui n’a pas fini de réveiller en nous le soleil du « cante jondo », l’alliance drôle et tragique du lézarde et de la lézarde.

     

    Par la magie de ce spectacle complet, Christina Rosmini nous comble deux fois. Par sa présence complice, vibrante, portée par une voix chaleureuse, et aussi par la grâce de faire revenir sous nos yeux un poète enfant de toujours qui continue de nous dire sous les grimaces de la lune : « Si je meurs, laissez le balcon ouvert ! »

     

                                Dominique Sorrente

     

     

    + À signaler le dernier CD de Christina Rosmini LALITA- sortie annoncée pour le 9 mars 2016 au Zèbre de Belleville- qui accompagne ce spectacle et le prolonge avec d’autres mélodies du répertoire.

     

    + À consulter le site internet : http://www.christinarosmini.com/    avec le merveilleux clip aux couleurs indiennes de la chanson « Dans les bras d’Amma »

     

    C ROSMINI ET B CAVIGLIA crédit Stéphane Delattre.jpg

     crédit: Jean-Yves Delattre