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Le Scriptorium - Page 76

  • CETTE MINUTE DE SILENCE

    Arbre de Goethe.jpg

     

    Il n’y a plus de match France-Allemagne qui tienne,

    plus de concert des aigles du métal mort,

    plus de tournée à offrir au Café de la Belle Équipe,

    ni de bière à siroter dans la salle du Carillon

    ni de commandes pour un dessert au Petit Cambodge.

     

    Il n’y a plus

    de chaussures à talons pour battre le pavé,

    de paquets-cadeaux à préparer

    avant le passage en caisse,

    plus de devantures à lécher des yeux,

    plus de billet de loto

    à rapporter pour le vendredi jour de chance.

     

    Il n’y a plus de déflagrations

    pour trouer les ciels, un à un,

    plus de corps qui tremblent parterre et tentent de ramper

    hors de la scène,

    ou disparaître en fœtus d’oubli sous les rideaux.

     

    Plus de ces cris jetés,

    hoquets d’artères, appels en miettes,

    hors de la boîte à paniques, hors du coffre aux terreurs.

     

    Hier se raconte soudain en conte de fée oublié

    barré d’une croix rouge.

    On a déposé les photos des jours heureux

    en icônes improvisées sur les rebords de nuit.

     

    Maintenant, c’est l’âge du creux, la cérémonie de la faille.

    Deux passants, droit debout,

    absents du temps,

    main dans la main écoutent

    le glas qui tombe en avalanche d’une cloche à l’autre,

    déposant devant eux

    toutes le guerres du monde.

     

    Maintenant, c’est le signe de la pitié,

    bougies et armes blanches,

    qui descend en poudre sur les fronts.

     

    Maintenant, il y a au milieu du tamponnage des bruits,

    des instants routiniers qui vaquent à leurs occupations,

    commentaires en boucles d’images

    et jacassements qui reprennent déjà,

    il y a

    le temps du roulement dans les feuilles d’automne

    qu’une enfant de quatre ans

    lève à pleines brassées.

     

    Maintenant, il y a

    le suspens de vivre,

    l’autre porte de la mer qui s’ouvre,

    la trajectoire sans fin.

     

    Cette minute de silence qui cogne,

    cogne aux tympans.

     

    Carnet tapis de feuilles.jpg

     

                                                       Dominique Sorrente

     

                                                                        Strasbourg-Paris-Marseille

                                                                            ce 16 novembre 2015

     

                                                

  • DES MOTS ENTRE LES GOUTTES, À LA VALLÉE DE SAINT-PONS

     

    Cascade.jpg

    « Info météo : ici c’est le déluge ». Le sms du matin balance son sac de doutes. Mais non, on ne va pas annuler ce premier pique-nique avec ses phrases d’automne dans la vallée de Saint-Pons, près de Gémenos. Les voitures sont prêtes, et les lectures, et le parcours, et les vivres à tirer des sacs, et les feuilles ocre sur la promenade. On parie sur l’accalmie du gris, les humeurs des micro-climats. On ne demande rien d’autre que de pouvoir mêler les mots et les mets, pleine nature.

     Les scripteurs, participants d’un jour ou fidèles praticiens de nos expériences de poésie partagée sont une quinzaine à défier la grisaille du ciel. Ils ont bien raison. Une petite marche jusqu'au bivouac: la cérémonie peut s’ouvrir. Dégustation. On prend la parole, commencement timide, autour de la table de bois, puis plus haut au bord de la rivière, et encore sur le flanc de l’abbaye cistercienne. Queneau, avec ses expressions de gourmandise, écoute Erri di Luca dans la défense du mot « sabotage », le récit d’une fête de la solidarité dans la Crau croise la mémoire d’une parole d’ingénieur, les questions tournent autour de l’éclatement des mondes verbaux dans notre époque.

    table victuailles.jpgOn se reprend à marcher, à grimper en douceur vers la source. Elena nous convainc que le poème peut aussi se danser. Il y a une nouvelle halte à trouver pour cette petite troupe qui progresse jusqu’au monastère. Le dialogue du « je » et du « tu » est notre refrain choisi, auquel répond un étrange hérisson mutant sorti pour la fin du monde. Les pique-nique ont leur part d’insaisissable… Contre  la pierre de l’abbaye, une famille vietnamienne élargit notre assistance, écoute nos prises de paroles comme on cueille des fruits de saison.

    Une voix fredonne les trois mots de Jean-Roger Caussimon

    J’ai rayé de mon vocabulaire
    Trois mots qui me faisaient la loi :
    « Autrefois » , « Jadis » et « Naguère »

     

    Un homme s’approche, nous annonce qu’il est « le retardataire ». Il détient les clés de l’abbaye. Il nous annonce que nous n’y entrerons que si nous connaissons le nom de cet arbre qui étend ses branches nues devant nous. C’est un charme et il sait opérer.

     

    Le veilleur (à d’autres heures, garde forestier à cheval) nous dit qu’il ne laisse pénétrer dans cette demeure que les gens motivés et les poètes. Nous a-t-il reconnus ?  Privilège du moment, là, derrière la nef, après le cloitre, tout en haut sous les dernières arcades, le…scriptorium.

     Nous sommes dans notre élément, copistes de l’instant.

    Seuls et côte à côte. Mêlant notre minuscule récit groupé à celui des pierres vénérables. Et nous nous redisons les formules de la sagesse reçue en ce lieu :

    « Hier raconte une histoire. Demain demeure un mystère. Aujourd’hui seul est un cadeau. »

     Dans cette vallée de Saint-Pons, on a lâché des conversations furtives, accompagné des tremblements  de voix. Sans préséances, sans signaux de distinction. Avec cette part d’humilité retrouvée qui fait signe au pied des arbres centenaires.

     Les pique-niqueurs auront aussi appris que deux parapluies magiques suffisent parfois à écarter la pluie.

     En aparté, un dyslexique a avoué que le nom de Scriptorium était pour lui imprononçable. Peut-être est-ce parce qu’il est la patrie toujours nomade des « poètes de la coïncidence ».

     

    L'équipe Saint-Pons.jpg

     

     

     

     

     

     

  • Autant en emporte...Écho en Vanités Joyeuses peinture Daniel Vincent/texte Dominique Sorrente

     

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    Cest pays, et pas même pays, car plus de ligne, plus de jointures,

    On ne s’espace plus, sans limites on avance,

    Un jour l’histoire d’aimer part dans la brume

    Parmi les soliloques et les étreintes, ouate en costume,

    L’histoire d’aimer se met à pencher dans le vent,

    Pantalon sans bretelles, récit qui ne tient plus

    À la lisière, et que te reste-t-il, à la fin, dans la nuit échappée,

    Quelle saison débordante à nommer ?

    Tu penches comme ballon qui prend son quart de vent

    Pour les autres pays déjà,

    Tu sens bien qu’autant en emporte

    Le vent qui jamais n’est pays.

     

                         Peinture Daniel Vincent/ texte Dominique Sorrente

     

    "Autant en emporte" est l'une des quarante peintures en acrylique sur toile réalisées par Daniel Vincent sous le titre générique de Vanités Joyeuses.

    Ces exercices sont nés à la faveur de la fureur quotidienne de petites annonces déposées dans la boîte aux lettres qui provoquèrent chez le Maître du Brûlat une salutaire réaction créatrice.

     Liquidation totale ou Tout doit disparaître...Tel est le mot d'ordre de ces oeuvres saisissantes qui attirèrent spontanément, dans une vie ultérieure, quelques textes en contrepoint d'humeur. 

                                                                                        D.S.