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08 décembre 2008

Frontière de l'absence

 

 

 

Femme de l'absence

Femme assoiffée

 

 

Où sont tes mots ?

 

 

Le vide creuse sa morsure au ventre de l'âme

le feu remonte la gorge

sel au bord des paupières

 

 

Quel est ton nom ?

 

 

La lame t'aspire vers l'abîme

Avant la parole

Avant le souffle          Avant

le regard

 

 

Quel est ton cri ?

 

L'inutile

  

Ph Serge Vincenti.jpg

 

 

 

Le soleil

s'est fait nuée noire

 

 

Où vas-tu ?

 

Je cherche un pays perdu

 

 

Filigrane du doute

Les désirs s'altèrent dans une nuit marine

Le pas se fige dans une douleur calcaire

 

 

Intégrité broyée

Mort ébréchée

 

L’écriture  redresse l'abîme

 

 

 

Geneviève Bertrand

(extrait de Frontière de l'absenceÉclats d'encre, 2008)

 

 

05 décembre 2008

René Char : son pays est mon pays

 

QU'IL VIVE !

                                                                

Ce pays n'est qu'un voeu de l'esprit,

un contre sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps

 et les oiseaux mal habillés sont préférés

aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie.

Le verre de fenêtre est négligé.

Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays,

on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne

sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

[…]

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles

sur les arbres de mon pays.

Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.

 

René Char,

dans La Sieste blanche in Les Matinaux,

Gallimard, 1950

 

 

 « Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit, un contre sépulcre » nous dit Char, et pourtant, j’ai le sentiment tangible de sa réalité, de sa vie par-delà la naissance et la mort. Les oiseaux, l’aurore, la bougie, le verre de fenêtre ; la liberté des arbres et le remerciement, touchent concrètement la terre et l’idée. Ce pays n’est qu’un vœu, mais il est en amont de toute vérité.

Cela, René Char le sait : « Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému. […] Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays. […] On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté. […] Dans mon pays, on remercie. ». Je retrouve dans ces mots simples l’épure râpeuse des phrases courtes et nettes de mon grand-père vigneron, l’idée d’une éthique accrochée à la terre, parce-qu’elle est sous nos pieds et nous fait tenir droit.

Si le pays de René Char est un pays mental, il n’est pas éthéré ; sa poésie est foncièrement étrangère à toute évanescence. Sa vérité s’ancre dans la terre de Vaucluse et la chair des hommes qu’il côtoie. Char est un paysan qui charrue le pays avec ses mots, un paysan pour lequel la terre nourrit la poésie. L’éditeur José Corti disait de lui : « Char ne croit probablement pas beaucoup à l'inspiration ; mais, au hasard d'une rencontre, à l'aimantation des êtres et des choses. Il sait que le poète est un médium qui perçoit, sait le lieu et la prise. Quand il laboure, il pèse sur la terre ; il va toujours plus loin ; il revient sur le sillon autant de fois qu'il faut. Un manuscrit de Char est toujours la recherche de la dernière perfection. ». Sa poésie est attentive à la nature et soutient l’homme, « […] hiver de 1943,  hiver de la nature confidente et de l’homme pourchassé. », en est un témoignage dans sa pleine dureté.

Dentelles de Montmirail.jpg
Les dentelles de Montmirail (cliché O. Bastide)

 

Le pays de René Char est un pays parcouru, arpenté ; Char est un géomètre de la base et du sommet. Son regard prend l’espace et foudroie : « Dans la plaie chimérique de Vaucluse je vous ai regardé souffrir. Là, bien qu’abaissé, vous étiez une eau verte, et encore une route. Vous traversiez la mort en son désordre. Fleur vallonnée d’un secret continu. ». Il va, le plus souvent, en son cœur, entre Dentelles de Montmirail, Ventoux et Luberon. Là est son pays, au pied du « mont Ventoux, miroir des aigles » ; là, où « L’aphyllante lunatique », « l’aubépine […] verte et blanche », poussent  près de « routes qui ne promettent pas le pays de leur destination », près d’un « sentier qui ne mène qu’au cœur ensanglanté de soi, source et sépulcre du poème », qu’il soit Le Thor, Venasque, Thouzon, Sivergues, lieux mythiques, et non exhaustifs, de l’attachement. Il parle « aux riverains de la Sorgue », car ils sont ses voisins, car ils sont aussi « l’homme granité  […] de Lascaux » et  « l’homme de l’espace ». S’il fallait lui assigner une adresse précise, il serait l’homme des Névons, l’homme des Busclats, l’homme qui reconnaît l’alouette et la bergeronnette, désigne le vipereau. 

 

Partage eaux Sorgue.jpgQuand « Le pays natal est un allié diminué » signe le lien viscéral du poète avec les terres qui l’ont vu grandir, cela signifie encore son absence de nostalgie véritable d’un passé révolu ; il lui importe plus de porter « les chants matinaux de la rébellion ». Parfois, pourtant, s’exprime la tentation des regrets : « dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d’un âge perdu souriait à nos jeunes larmes ». Mais la « chimère » laisse place à la « vie future » de « ton visage quand tu dors ».

René Char, homme à la gueule terrible des révoltes humaines, parle, avant tout, de l’homme à l’homme. Son pays est assentiment, parce qu’il est résurgence ; il est bras et verbe tendus vers le ciel adossé à la falaise de Vaucluse sans volonté d’échappatoire :

 

« Un oiseau chante sur un fil

Cette vie simple, à fleur de terre.

Notre enfer s’en réjouit.

 

Puis le vent commence à souffrir

Et les étoiles s’en avisent.

 

Ô folles, de parcourir

Tant de fatalité profonde ! ».

 

Son pays est le mien, si je suis à l’écoute des pierres, si je le sais part de ma chair, presque mon être. Son pays est le mien quand je suis attentif au souffle d’un ruisseau, quand le gouffre sous mes pas ouvre le cosmos. Son pays est le mien par l’écriture du drame nourri des lieux et des feux qui l’habitent :

« Quand s’ébranla le barrage de l’homme, aspiré par la faille géante de l’abandon du divin, des mots dans le lointain, des mots qui ne voulaient pas se perdre, tentèrent de résister à l’exorbitante poussée. Là se décida la dynastie de leur sens. ».

Là naquit le poème, dans le soupçon incontesté de sa parenté avec les dieux, l’inatteignable et l’espéré…

 

Olivier Bastide

(Malaucène, Carnets du Ventoux n°57, octobre 2007)

 

 

Rare le chant...

 

Rare le chant du bouvreuil triste,

L'hiver admiré du Ventoux ;

L'an nouveau décuple les risques ;

(...)

L'écervelée source séduite.

Le soleil divisé devient ce soir gravide.

 

 

René Char, in Éloge d'une soupçonnée

                                  (Gallimard, 1988)

 

 

 

 

 

interv PoP-PoV.jpg

         29.III.2008

 

 

 

 

 

 

 

04 décembre 2008

Propos du Futur Antérieur

 

 

C’est bien connu, les poètes entretiennent une relation ardente, équivoque, souvent déconcertante, avec les temps des verbes qu’on enseigne à l’école. Il leur arrive de malmener le présent à lui donner le tournis, de déplacer les imparfaits dans d’improbables futurs, de jouer le conditionnel comme une certitude dérobée de l’instant, prédire l’éternité dans un paysage à l’ancienne.  Ils disjoignent, ils relient, ils interrogent sous toutes ses coutures la courbe du temps qui a bien des difficultés à demeurer docilement euclidienne. Bref, ils évoluent ici comme ailleurs en univers joyeusement instable.

 

Le futur antérieur apparaît dans le dispositif du Scriptorium comme un temps particulier propice à conjuguer à la croisée des dimensions. Il y pointe sûrement la sensation de la perte irrémédiable qui emporte avec elle le coffret des souvenirs. On peut aussi lui découvrir la vertu d'un rare moment où l’accomplissement n’est pas encore clos, mais où déjà il se donne à lire. On aura vécu, disent les écrits de ceux qui égrènent ces pages. Sous-entendu, cela en valait bien la peine et la joie, toutes ces rencontres de mots et d’âmes en errance…

 

On peut aussi s’embarquer dans une gamme de l’esprit qui vous fait regarder aujourd’hui dans un déjà futur qui apprend à se retourner. Nous nous serons bien amusé, après tout…

 

Le fonds du Futur antérieur est ainsi toujours en chantier, fait de ces boucles qui nous font passer sur les instants d’hier comme sur ceux de demain pour inventer des solutions, insaisissables par nature.

 

Au grand jeu de la coïncidence qui est le nôtre, l'aujourd’hui qui nous requiert aura ici cette humeur d’un jour qui lève, toujours paradoxal. Un point sur une géométrie de fortune où nous n’en finissons pas d’apprendre à nous loger, toi, moi, et tous les scripteurs de passage, les perdus de vue comme ceux qui pointent à l’horizon. Le « toujours maintenant » en exercice de cordée.

 

                                                                      

Dominique Sorrente

 

Nat Instit Design Ahmedabad (DH).jpg

 

 

Vous avez dit "Intervalle" ? 

  

Le Scriptorium se présente sous la forme d’INTERVALLES où se réunissent poètes, artistes et lecteurs du groupe, membres de l’association ou invités d’honneur.  Chaque Intervalle est l’occasion de vivre une expérience de création partagée, à partir de thèmes proposés en amont, d’évocations de lectures et de toute autre digression intempestive, l’imagination du moment faisant le reste !  Seule loi de l’Intervalle : que la poésie vivante soit le fil d’Ariane des travaux.  Quelques thèmes explorés : «Poésie des éléments», «Lettres amoureuses ou pas», «Musique et Poésie : comme une partition », «Marseille, Glasgow, etcetera », «Poètes phares et poètes voisins», « Danse Improésie »,  Hommage à Louis Brauquier...

Les travaux réalisés dans le cadre des Intervalles du Scriptorium sont vécus comme des moments particuliers et irremplaçables, chacun repartant ensuite dans sa vie personnelle en ayant fait son miel des paroles échangées. Au-delà de ce temps spécifique, les membres du groupe colligent un certain nombre de traces qui constituent le Fonds du FUTUR ANTÉRIEUR.