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13 janvier 2009

Poésie et convivialité à la table

 
podcast

 

POESIA AL DENTE…

 

Samedi dernier, la neige qui avait transformé le quotidien des Marseillais durant trois jours a fait ses valises. La Corniche retrouve son paysage entre le vert des plages et le dialogue des bleus, mer et ciel. De son imposante salle à l’étage, Le restaurant vénitien, Il Palazzio, sur la Corniche, abrite les scripteurs pour la rencontre-intervalle « Poesia al dente », consacrée à la poésie italienne. Muni pour la circonstance de mon carrousel de drapeaux européens, héritage de conférences passées, j’ai  placé la flamme italienne, vert blanc rouge, au centre du dispositif du moment. Le Scriptorium en ses Intervalles est un lieu-dit fait pour la rencontre de l’autre, la mise en veilleuse des ego, l’appel à la curiosité bien placée, le goût d’une vie hors-les-murs, en quelque sorte…Il Palazzio est propice à cet exercice de dépaysement littéraire.

En ce jour, André Ughetto sera notre guide éclairé pour nous emmener en voyage dans la poésie italienne d’hier et d’aujourd’hui. L’invention du sonnet en Sicile, puis les figures de Dante et de Pétrarque sont les pièces fondatrices du propos, les « deux piliers d’entrée » d’une présence italienne en poésie. Dante ouvre la poésie du récit, le rythme narratif, l’installation d’une architecture du temps ; Pétrarque, au contraire, est approché audacieusement par Ughetto comme le créateur d’une « poésie sérielle », faite de moments qualifiés, même thème et multiples variations.

On s’attarde un moment sur une seconde opposition, celle du Tasse de la Jérusalem délivrée et sa veine héroïque contre celle de l’Arioste avec la parodie du poème chevaleresque de l’Orlando Furioso. Les plats de poissons réclamant qu’on leur fasse à leur tour honneur, on remonte l’histoire en un rythme qui s’accélère. André Ughetto insiste sur l’admirable Alfieri au tournant de la période de la Révolution française, puis ajoute à cette constellation la figure décisive des Canti de Leopardi et des Tombeaux de Foscolo, que  l’immense tâche de traduction de Michel Orcel nous a permis de découvrir dans les années quatre-vingt. Avec l’avènement de l’unité italienne, et l’entrée dans le XXème siècle, les poètes surgissent un à un dans l’évocation partagée des convives présents. L’invraisemblable d’Annunzio, le péremptoire Marinetti et ses visées futuristes, et comme une figure inversée en creux, l’œuvre de Sbarbaro. Nicolas Rouzet évoque cet auteur insolite, retiré, spécialiste des lichens, dont l’œuvre est concentrée sur deux ouvrages « Pianissimi » et « Rimanenze » auxquelles  les traductions de Jean-Baptiste Para nous ont fait accéder.

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            La promenade italienne fait une halte circonstanciée en Ligurie et plus particulièrement à Gênes, un des lieux les plus remarquables de la création poétique italienne d’hier et d’aujourd’hui. Qu’on songe à l’ombre tutélaire de Montale, au travail de redécouverte personnelle des mythes de Giuseppe Conte (Villa Hanbury & autres poèmes), aux accents colériques d’un Bruno Rombi (Huit temps pour un présage) et à cette intense activité déployée par Claudio Pozzani, ce « débusqueur de rêves » (selon les mots d’Arrabal), fondateur de la Maison Internationale de Poésie de Gênes et de plusieurs festivals dans le monde.

Rome sera un moment saluée avec le groupe des poètes de la Métamorphose, et le regretté Fabio Doplicher, victime de la canicule de 2003, dont l’hermétisme formel correspond d’abord à un souci de ne pas donner prise au pouvoir de l’ordre fasciste, cet épisode obscur de l’histoire de l’Italie du XXème siècle qui trouble encore sa conscience.

On s’arrête à présent sur deux voix contemporaines de femmes poètes. L’une est Lucetta Frisa,  dont Sylvie Durbec, qui n’a pu participer à notre intervalle, a mis à notre disposition certains poèmes en version bilingue. La voix de l’autre, Antonella Anneda, nous est apportée grâce aux partages d’Angèle Paoli, notre scriptrice du Cap Corse, qui avec beaucoup de pertinence nous ouvre à l’écriture de cet auteur, dont l’île sarde de la Maddalena « un’ isola nell’isola » constitue l’épicentre.

Durant tout ce parcours, c’est Elena Berti, danseuse devenue ici chorégraphe des mots, qui nous fera entendre la présence de la langue italienne, avec une belle justesse de timbre, restituant ce juste équilibre entre l’instinct du chant, le goût de la phrase parlée et ce désir sans cesse de mots qui portent une pensée toujours en mouvement.

L’Italie en poésie ressemble à un territoire de plus en plus immense au fur et à mesure qu’on s’en approche, un continent aux variations dialectales subtiles, une mine pour le lecteur curieux qui aimera croiser l’expérience d’une vie et celle d’un lieu d’ancrage. Le Trieste de Saba, la Sicile de Quasimodo, le Frioul de Pasolini, les stances du Funiculaire de Giorgo Caproni, le trop ignoré Sandro Penna, l’insistant Mario Luzzi, la liste ne cesse de s’étirer comme dans une conversation qui aurait choisi le déploiement plutôt que la maîtrise…

Et d’autres noms qui me sont chers se bousculent dans le plus absolu désordre, l’étonnant Dino Campana de jadis en ses poèmes orphiques, les poètes d’aujourd’hui comme le subtil Fabio Scotto ou le rigoureux Daniele Pieroni, et encore l’inclassable Leonardo Sciascia dans ses Fables de la dictature…On n’arrête pas une poésie qui gagne à être fréquentée  encore et encore.

Le vin blanc, Lacryma Christi, aurait-il délié les pensées ? Un moment, nous tenterons  de cerner  quelques particularités de la pratique poétique dans l’Italie contemporaine. Périlleux exercice…Une attitude est mise en exergue : celle d’embrasser l’actualité, sous toutes ses formes. Et aussi, une poésie où la pensée ne perd jamais ses droits et ses devoirs de former par les mots une véritable pensée du monde, empreinte d’humanité.

La figure de Piero Bigongiari est venue au bout du voyage, comme présence de l’hermétisme florentin,  mais aussi comme lieu d’un séjour attendu vers les Remparts de Pistoia où le Scriptorium projette de se rendre pour une de ses visites « hors les murs »…

Mais « Travailler fatigue » n’est pas que le titre d’un livre de Cesare Pavese sur lequel Nicolas Rouzet s’attarde en parlant de San Stefano. Il est près de trois heures de l’après-midi ; un concert de chant choral est encore au menu du soir à l’église d’Endoume. Nous irons de la voix parlée à la voix chantée, comme naturellement, avec nos façons italiennes d’interpréter la vie.

Daniel Vincent délivre un texte du Balisage de Phoebe, intitulé « Marseille 1950 ». « La plage du Prado était encore à l’état naturel, elle avait le profil que le temps lui avait donné …». Par cette simple évocation, l’adepte de l’amitié, aujourd’hui hospitalisé, se fait ainsi présent parmi nous.  Un dernier verre, et la parade sur la Corniche de l’indispensable vespa d’un scripteur signent la fin de l’Intervalle « Al dente ».

Nous repartons dans la joyeuse dispersion des moments accomplis en emportant en viatique la citation de Pavese, prélevée par Nicolas Rouzet,  de son journal en date de 1937: « Comme les grands amants, les grands poètes sont rares. Les velléités,  les fureurs et les rêves ne suffisent pas ; il faut ce qu’il y a de mieux, des couilles dures. Ce que l’on appelle également le regard olympien ».

La sculpture d’Amado dédiée à Rimbaud, à quelques mètres de notre rendez-vous n’a rien perdu de toute la scène et de ses propos. En passant devant elle, j’entends comme une injonction riante à l’adresse de ceux qui en appellent au regard olympien et aux couilles dures: «  Travaux pratiques à suivre ».

 

Dominique Sorrente

 

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Giorgione, La tempesta (1502-1503)

 Huile sur toile, 82 × 73 cm

Galerie de l'Académie, Venise

 

 

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La tempête

 

 

Mon rêve d’aujourd’hui est un décor :

maisons vides plantes peintes

attendent les hommes et le vent.

Il y a un pont qui relie les deux rives

comme le temps dévoile

un regard à un autre.

Dans l’air le mien s’égare s’il n’aborde pas

une lumière de femme, si une guerre

ou une grande chimère ne l’agrippent pas :

alors seulement le paysage,

depuis le fond s’avançant,

se désenchantera, le désordre violera

la grâce immobile des gestes –

et je sombrerai dans un autre rêve.

 

 

Lucetta Frisa

 

Extrait de Punto di fuga / Point de fuite

                      (traduction  Sylvie Durbec)

 

 

 

 

 * * *

 

Quelques lectures et précieuses traductions :

- Dino CAMPANA, Chants orphiques (traduction de Claude Galli, édition Via Valeriano, 1992)

- Hughes LABRUSSE, Renzo MILANI, André UGHETTO, Anthologie Promenades en poésie italienne en 33 auteurs (Sud, 1984)

- LEOPARDI, Chants / Canti [traduit par Michel ORCEL,  Flammarion, Paris, 1995 (rééd. GF, 2005)]

- Bruno ROMBI, Huit temps pour un présage (Autres Temps, 2004)

- André UGHETTO, Le sonnet, une forme européenne de poésie (Ellipses,  2007) ; Les poètes de la Métamorphose (Sud, 1992  )

- Piero BIGONGIARI, Les remparts de Pistoia, traduit par André Ughetto en collaboration avec Philippe Jaccottet (Édition La Différence, 1994)

- sur Antonella ANEDDA, voir pages dédiées sur Terres de Femmes   

- sur Lucetta FRISA (éléments biographiques en italien)

 

 * 

« On ne se souvient pas des jours,

on se souvient des instants.»  

 

 Cesare Pavese (Le métier de vivre)

 

Au moment où nous partagions ce moment de poésie italienne, notre ami Yves Ughes (mais nous ne le savions pas encore) perdait son épouse qu'il avait accompagnée depuis plusieurs mois dans sa terrible maladie.
C'est donc  à Nicole et à Yves, un familier de l'oeuvre de Cesare Pavese, que nous dédions rétrospectivement cet instant italien du Scriptorium.

        Dominique Sorrente

 

02 décembre 2008

En malle de Légende V

 

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Au Scriptorium... de Marseille !

 

 

Depuis l’enfance, je ne connais pas le Vallon des Auffes. Ni les Catalans. Enfin, je ne connais pas… je connais bien un peu. Comme un touriste.

Un de passage. Il y a peu, je me suis assis dans un cabinet de pédiatrie du boulevard Cieussa ; maintenant, je suis, par intervalles, du quartier.

Mon accent vauclusien me fait immanquablement reconnaître pour quelqu’un du nord, moi qui suis du sud jusqu’à la moelle… mais j’ai vu les amarres des pointus depuis le haut du pont, alors… La dernière fois, c’était dans une maison de jeux municipale. Une curiosité. La prochaine, chez des retraités, peut-être… L’écritoire des poètes est  nomade, enraciné dans un périmètre dont l’horizon maritime tranche avec le bitume.

Quelque part, quand je rejoins le Scriptorium, je vais à Marseille, chez Doumé… J’aime ça ! J’attends mon premier pastis sous la Bonne Mère ; mon poème suivra !

 

 

Olivier Bastide

 

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30 novembre 2008

En malle de Légende IV

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Un samedi aux Catalans

sous la houle de novembre

Intervalle gagnant 

 

 

 

On entre. Pas besoin de défalquer ou de disjoindre. On entre, rien de plus. Et ainsi on devient habitant.

 

Il convient ensuite de trouver sa place, veste habillant un dossier de chaise, objets placés en devanture, mots en friche, humeurs pleines. Chacun à sa table, à son plan d’écritoire, son territoire intermittent. Beau désordre… Il fait un temps propice à la déverse, mais pour l’heure, ce qu’on réclame est de la retenue. Un silence à mâcher avant toute profération.

 

Alors survient la première injonction : « Je vous invite à poser la pensée de l’instant qui s’impose à vous à ce moment de la journée. Sans jugement ni crainte, avec ce qu’il faut d’attention aux mots qui vont s’écrire sous votre main. Concédez pour cette pratique improbable et fertile les ratures qui traduisent votre condition, les élans géants et minuscules de la dernière-née de vos visions du monde, votre style, en quelque sorte, parti bravement à la recherche de son ombre. Cette pensée vous accompagnera durant tout le séjour ; de plus, elle rejoindra les autres habitants qui ont fait, chacun à sa main, le même geste du dedans. Ici, pas de cabinet noir définitif, la veilleuse allumée, la bouche en feu, et voilà… »

 

La seconde injonction naîtra un peu plus tard : « À présent, soyez copistes de quelques phrases qui vous ont précédés. Certes, vous êtes de la première importance, mais est-il inconvenant de penser que d’autres vous ont devancés dans cet étrange exercice d’une suite de mots à aimanter ? Graine de précurseurs, vous leur ressemblerez demain. Placez-les donc sous votre main comme si ainsi vous les remettiez en chemin de première création, comme si par vous leur existence en quelques vers se remodelait. Des poèmes jadis vous ont ouvert le pas. L’un vous fait signe ici. Vous avancez dans la  rondeur de ses lettres. Vous pratiquez la main d’écriture qui vous relie à votre enfance, où copie n’était pas geste interdit, mais forme unique de bonheur imagé. Cela se passa avant l’invention de l’imprimerie ; cela se passera après...»

 

C’est le temps de l’œuvre aux couleurs, les habitants donnent de leur silence non entendu.

Ils font la courte échelle d’un poème à l’autre. Sourire en coin, sueur en prime, faut-il qu’il leur en souvienne… Les âmes muettes exécutent leur partition.

 

Quand tout cela est fait, vient le moment de rapporter en paroles croisées, découvrir sous l’empan des heures l’écho imprévu du voisin, toutes ces bribes de conversation à ciel ouvert. Les deux encrages, pensée d’instant, poème copié, ont trouvé leur séjour, dans ce petit monde d’intervalle qui glisse à présent à son rythme.

 

Plus tard, les habitants ont redoublé de mots, jeté d’étranges sonorités, appelé l’apprentissage du souffle à la rescousse. Insolite bruitage, chorus de ces périodes. Un beau tapage a fertilisé le hors - champ.

 

Puis quelqu’un a crié le mot « terminaison », et le mouvement du ressac final est venu.

 

- Faut-il partir l’un après l’autre, chacun dans son siècle, ou tous dans un au-revoir d’unisson ? a demandé le plus fugace.

 La réponse s’est perdue dans un coup de vent imprévu.

 

- Mourrons-nous ensemble ou séparés ? a risqué une voix chanterelle entre ferveur et anxiété.

 

- C’est donc l’heure de passer à table ! a fait la boutade assurée, avec son talent de gourmande.

 

Décidément, il est dit en ce lieu éphémère qu’aucune dispersion ne ressemblera jamais à la précédente ni à celle qui vient.

 

Ainsi vont les géométries poétiques.

 

Une mallette ouverte a pris son rôle devant la porte. Chaque habitant, avant de rajuster son chapeau et de franchir le seuil, avant même de tomber dans le caniveau bras dessus bras dessous ou de gagner au loto un soir d’orage, a déposé dans l’urne favorable, autrefois emplie de dives bouteilles, des traces de son passage. Sur le couvercle, les yeux avertis ont appris à lire : « Obole pour la perte ».

 

- N’ayez pas peur de cet adieu. Quelque chose s’est accompli comme une mue de lézard blanc. Un de mes acolytes passera demain pour secouer l’ensemble de vos travaux, voir ce qui peut survivre au tamis de la relecture. Le monde peut à présent reprendre son récit… Faites cependant attention à la marche en sortant du poème,  a ajouté l’ange des parenthèses.

 

 

 

Dominique Sorrente

   

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