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28 septembre 2011

Nìkos-Alèxis Aslànoglou ~ Ars Poetica

 

Danse de feu.jpg

source 

 

 

 

Ars poetica

 

  

Je veux que le poème soit nuit, errance

dans des rues isolées, des artères

où la vie vient danser. Je veux

qu’il soit combat, non pas musique dénouée

mais passion d’exprimer en soi l’incohérence

le désordre qui prendra feu si l’on ne joue pas

le tout pour le tout

 

tandis que les autres, indifférents, sûrs d’eux

se gaspillent ou se préparent le soir

à mourir, toute la nuit je cherche des petits cailloux

incorruptibles dans le monologue de chaque jour

même très usés. Qu’ils brillent

dans leur épaisse obscurité, maigres insectes

hasardeux, que le sens tue

et qu’abreuve le sentiment

 

 

Nìkos-Alèxis Aslànoglou

 

 [La mort de Myron -1959]

Trad. Michel Volkovitch*

 

 

____________________________________________

  • * Anthologie de la poésie grecque contemporaine, nrf Poésie/Gallimard, 2007
  • voir aussi d'autres poèmes de Nìkos-Alèxis Aslànoglou sur la page de M. Volkovitch 

 

25 septembre 2011

Olivier Bastide ~ Contemplations en ma maison

 

Minerve_cyprès.jpg

 

 

Contemplations en ma maison

 

 

En préambule, il m’appartient de voir le vent, de saisir d’instinct l’oracle par la foudre. C’est de mon propre fait que j’entendrai l’écho de toute chose. Homme peu doué pour l’aigre et le contrefeux, je choisis l’acte premier et la contemplation. Quiconque me connaît sait mon goût des odeurs, ma langue habile à décider des salaisons. Toi qui là-bas t’embarrasses de l’ombre, fouette de musc leur grise mine, petit conseil simplement dit, envoie-les par-delà le fleuve sur d’autres rives.

 

L’orage s’est avancé discrètement, en douce promenade. De grosses gouttes ont suivi le ciel grisé de midi. Il n’est encore de tempête, de tonnerre et d’éclair.  L’heure est au calme, à l’intime repli sur soi. Face aux mots attendus l’inconstance est une étreinte blême. Il saigne, des conditions, un souci de vindicte, discrédit du soleil. L’arbre feuillu assigne à résidence la fraîcheur et son agrément. En ce jardin, je suis maître et facteur. J’ai la parole vive, le sommeil à mon heure. J’ouvre à tout chant mon vol de passereau. D’une question, j’anime la rectitude des géomètres.

 

Je pense aux escargots, aux petites flaques sur la margelle du puits, à chaque brin d’herbe, encore effarouchés d’un été débutant. Je respire la terre chaude et mouillée. Le bruit de la pluie s’entend du pas de porte, et c’est assez pour dire. L’appel nous trouvera à notre ouvrage, notre établi empoussiéré de belles larmes, de clameurs et de hontes bues, entre équité et doute. L’allée va du lever au soir indépendante  des conspirations.

 

J’ai caressé le mur dans l’escalier. Il est froid comme l’aiment les chaleurs de juin. Quelques pas entre l’une et l’autre ont dessiné mon bonheur. Des carreaux rouge sombre bougent et crissent parfois. Une sieste d’enfant. Une femme endormie. Un homme au pas feutré a repris l’écriture. La pluie a cessé.

 

Au lendemain, j’entends l’escale. De cuisine et d’autres bruissements, elle prévient la nuit déjà présente. Il n’est plus dense recueillement, plus objectif balancement des organes que celui édicté à la nuit. Je préviens les gardiens du Temple de notre envolée païenne. Ils doivent convenir d’une juste échappée. Sans cela, leur destinée serait macabre, bonne seulement à nourrir quelques chiens galeux. Je règle le métronome au besoin propre des amoureux. 

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Ici, les herbes sont farouches à l’églantier. Elles isolent sa morgue pour dire la beauté du chiendent, leur vigilance  à toute approche. Qu’un chien passe et le chat guette l’inimitié. Nous ne sommes pas seuls à refuser le vin et l’eau. Au premier printemps s’envisagent feuilles et fleurs. L’ouvrier a labouré la vigne ; le ciel attend l’heure infinie des bleus et de l’été. Je suggère à ma fille d’arracher quelques herbes avec un outil ; les salades sauvages finissent leur vol sur le talus voisin.

 

Mais le jardin se teint d’amertume. En passe de résolution, la vie par la mort accomplie. L’octave est pleine fleur et l’alambic assène son soupir à l’exhalaison commune. Choisie du vent douceâtre, l’onde des blés assume l’été  et l’indemnisation des coquelicots. Quand on moissonnera, je serai au loin des collines, assigné aux courbes violines. Et ce sera le soir. Le bétail gémira ses revendications, l’enfant sera dans les bras de son père. Ils parleront d’amour, de naissance et de pleurs. La porte, en continu, prêtera jour et fermeture. Ils iront en deux sens vers le même soleil.

 

Pour autant, le lapereau détient le vent d’automne et ses secrets. L’orchestre précipite l’harmonie au ruisseau et se disperse. J’ai plus de questions en tête que tous les grains de vent ; je m’invite à l’oubli et sacrifie  l’oracle. Derrière, peu ou rien ! Alors de mots j’environne mon temps précis. Je dis de gré à gré mon sentiment. C’est simple persuasion des commissures à se comprendre, volonté d’enivrer le décor. Musique devenue, la crainte des soleils s’étrenne au crépuscule. Ta robe déconcerte. Tes lignes, l’infini ! L’infiniment connu, précisé, précipité du quotidien en mes bras.

 

À cet instant, le cyprès tend son être au ciel, et c’est tout son chemin. Son évidence, son abstinence d’autres choses, sa persistance. Doigts dressés, pressés d’immobiles scansions que je n’attribue pas. Entre observation et observance mon éthique s’abreuve à mes veines, par nécessité. 

 

Depuis, le froid a obligé au feu. En deux jours, les feuilles du mûrier sont tombées. Nous avons craint la neige. Enfin, le gris est resté pour représailles du pays. Chacun, en sa maison, le temps s’est replié ; l’escargot, disparu ! Les fossés, dénués d’estime, se chargent de meurtrissures… Le printemps pointe déjà… maintenant l’été s’apprête au souvenir par l’hirondelle alignée avec l’hirondelle. J’ai été négligent. Et donc s’est déroulé le cours des choses, pareillement.

 

Ce soir, comptable du vert et de l’or, j’affirme en deux questions l’absence et l’impossible : en quoi suis-je utile à l’éclosion d’un bourgeon ? Que valent l’œillet, la mûre et le sourire de la Lune sans l’invention de la beauté ?

 

 

Olivier Bastide 

24 septembre 2011

Septembre en mer, à boire au Comptoir

 

Autour du Premier Comptoir

 

 

 


La poésie, ce n’est pas la mer à boire, annonçait la parodie de slogan. 

Est-ce alors la terre ? 

À manger ? suggérait un passant du jour...


L'équipe du Comptoir 1.JPGDans ces jours de septembre en mer, nous avons mené l’enquête à la façon des éphémères que nous sommes. En baptisant notre nouvelle saison « Comptoir des poètes » avec la voix des autres mêlée aux mots en carafe. Jetant sur le tapis les noms de Delteil, Cabral, Saint-John Perse, Tagore, Baudelaire même dans ses manières d’enivreur. Tentant des croisements de voix en forme de ping-pong, rive à rive. Plaçant les écarts d’harmonica ou de guimbarde pour glisser autour des phrases.  Deux heures durant, à se reconnaître assoiffés, réclamant à la fin à sortir sur la place. Le temps d’emporter le dernier poème vivant : un paquebot  sorti du port, traversant l’instant en ligne d’horizon.

 

À l’entrée du Vallon des Auffes, c’est promis : malgré la tentation des anagrammes, le comptoir des poètes ne sera jamais le dépotoir des comètes…

 

 

 

 

*

 

Ces petits riens

 

Un vent

va

 

prend

l’air

 

inspire

douze éoliennes

 

On se laisse griser.

 

 

Laurence Verrey

 *

 

Quand le bateau boit…

  

Je suis un chat marin.

J’habite une barque amarrée au Vieux-Port. 

Je suis un chat inquiet : mon bateau boit. 

Il est trop accueillant pour les eaux et marées, 

Et le sel le grignote. 

Parfois, sans vent ni vagues ballottantes,

 Il se penche sans raison.  

Parfois, il navigue en zig, en zag… 

Mon bateau boit et le fond de sa cale me mouille les pattes, 

De petites vagues me chatouillent le ventre. 

Pour aller au Frioul, il s’en va par Gaby. 

Pour aller à l’Estaque, il mouille à Morgiret. 

Mon bateau boit. 

Ses vieilles bordées font corps avec la mer. 

S’il croit ainsi attirer les girelles, 

C’est plutôt le contraire. 

Je suis un chat marin, qui sera un nageur. 

Car mon bateau, à boire sans soif, 

Dans un moment d’ivresse 

Rejoindra un beau jour, les poissons les coraux. 

Les oursins et les poulpes viendront l’habiter. 

Je serai chat nageur, 

Ma maison sous les eaux, sera loin de mon port. 

Et je miaule ce soir, ce qui dans la langue des chats, veut dire pleurer.

 

 

 Gérard Boudes

 

*

 

 Quelle certitude

 

 

Quelle certitude a-t-on

que la mouette n’emporte pas

les notes de musique ?

Et comment savoir

si cet oiseau n’est pas l’enfant

d’un ourlement de vague

ou celui de la risée d’un océan ?

 

Le musicien face au vent

est devenu invisible ;

l’oiseau traverse l’horizon,

gris-menaçant :

Tout s’explique ;

tout a une cause première,

une raison d’être ;

sauf quelquefois le hasard

quand il vient chambouler l’instant.

 

Philippe Deniard