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22 mai 2011

Au lendemain d'une escapade

C’était le Scriptorium aux champs

 

 

Avec : Dominique Sorrente, Olivier Bastide, Valérie Brantôme (Le Scriptorium), Angèle Paoli (revue en ligne Terres de femmes & Le Scriptorium), André Ughetto (revue Phoenix-Poieo-Le Scriptorium), Henri Tramoy (revue Soleils et cendre), et notre hôte, Sylvie Durbec (la Petite Librairie des champs)

 

Matin Au fil de l'eau, dans l'Intervalle de Printemps

 

 

Boulbon3d.jpgDe l’eau coule déjà sous les ponts. L’escapade du Scriptorium dans les abords du Rhône, vergers du pied de la Montagnette, au lieu-dit du Moulin Brûlé, hôte de la Petite librairie des champs, commune de Boulbon, est terminée, la poésie en bien commun.

 

Quelques jours plus tard,  le mistral rudoie les cannes et les piétons. Chacun en sa maison. Je ne sais ce que font mes compères d’hier. Dominique Sorrente se repasse peut-être le film de la journée ; d’abord, l’Intervalle de Printemps Au fil de l'eau. Nous avions plaisanté ensemble des craintes de « basses eaux » pour le public ; l’eau était de bon niveau, puisque nous étions une vingtaine pour la caravane déambulatoire dans les rues du village, accompagnés d’un facteur-joueur de limonaire, d’un Saint-Christophe, les pieds pris dans l’eau-pierre symbolisant les inondations récurrentes dues aux crues du Rhône, des murs majestueux du château médiéval, d’une étape dans un jardin miraculeux à flanc de colline, d’un Boulbonnais saluant Sylvie Durbec durant une lecture, et sans doute de quelques chats…

 

 

Boulbon4.jpgCe jour, Henri Tramoy (en photo ci-contre) m’a écrit son plaisir d’une journée de poésie en « empathie et complicité » ; Valérie a sans doute entamé la nécessaire mise en ligne mémorielle du moment ; Angèle a repris, j’en suis certain, son travail de revuiste inlassable. André, qui nous avait rejoints l’après-midi pour le débat Poésie, vous avez dit collectif ? s’est dit heureux et doit déjà se relancer pour d’autres aventures…

 

 

 

 

 

 

 

*

 

 

"Poésie, vous avez dit collectif ?" :  Après-midi - débat

 

D’emblée, je questionnai l’idée de collectif comme une condition nécessaire de l’existence de la poésie aujourd’hui, enfin m’y essayai-je ; nous étions après la pause pique-nique… Et dans le même mouvement, je relativisai  l’hypothèse en avançant que toute activité de création peut sembler assujettie  à un égal impératif.

En effet, si l’artiste, la plupart du temps, crée dans un cadre solitaire, cette solitude  est écornée par des tentatives de création partagée, assez fréquemment ; plus fondamentalement, tout art n’a de sens que dans un lien social comme source et réceptacle de l’œuvre. Le cadre, poétique, du débat, aurait donc pu paraître de maigre pertinence, à quiconque aurait préféré élargir la réflexion au contexte artistique général. Mais nous étions fervents-férus de poésie, tenions nos poètes-débatteurs ; il nous restait donc à bien vouloir considérer notre débat dans son cadre particulier, celui d’une rencontre entre cinq expériences, celles du Scriptorium, et de ses invités, l’association Poieo de l’Isles-sur-la-Sorgue, de la revue Phoenix,  de la revue Soleils et cendre, de la revue en ligne Terres de femmes.

Boulbon18.jpg

 

Autour de la table, il y avait maintenant une bonne trentaine de convives, connus, Hélène Sanguinetti, Paul de Brancion (que me pardonnent ceux,/qui tout autant connus /restent ici anonymes /de moi seul méconnus…), inconnus (Ô vous mes frères inconnus / qui comme moi parlez/ mais n’êtes point connus…), tous attentifs, réactifs parfois, aux propos, questions et réponses échangés entre les principaux protagonistes :

 

-          le Scriptorium, ou un poète explorateur des possibles rencontres poétiques, Dominique Sorrente, et un collectif se redéfinissant lors de chaque événement (ce 14 mai, cinq membres), afin de faire vivre la poésie de la manière la plus sensible ;

-          les Solicendristes et Soleils et cendre, un groupe de poètes au service de l’écriture poétique dans le sens politique d’une appropriation de la création par tous ;

-          Poéïô un collectif associé d’artistes et d’amateurs de poésie partageant leur passion au fil de moments divers, riches et conviviaux ;

-          Terres de femmes, une femme, Angèle Paoli, souveraine des mots, deux hommes aux manettes informatiques (Yves Thomas) et photographiques (Guidu Antonietti Di Cinarca), pour un trio revuistique au sein d’un extraordinaire réseau virtuel et humain

-          Phoenix*, fille d’«autres suds», parvenus grâce à un collectif de rédacteurs et de poètes têtus oeuvrant pour l’une des plus belles revues françaises.

 

Alors, Poésie, vous avez dit collectif ? Oui, mais de manières bien différentes comme l’exposent ces cinq projets, tous aussi ambitieux et exaltants, tous aussi parfaits, c’est-à-dire absolument tendus vers leur objectif. Le collectif, tel qu’il se précise chez chacun, en est le moyen et la conséquence.

Ainsi que je le soupçonnais d’entrée, cela n’est peut-être pas le propre de la poésie, mais plus le propre de toute activité à dimension sociale. Le poète n’existe que dans son rapport au monde ; il est en son sein et, partant de là, se doit de faire partie d’un groupe, d’une action, d’un projet, d’un collectif plus ou moins structuré, large, restreint, fermé ou variable, qui l’accepte, qui lui donne sens, qui le tienne en vie….

Vivent les poètes et la poésie !

 Olivier Bastide

 

* Phoenix, héritière de la revue Autre Sud, elle-même dans la suite de Sud.

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  • Album – photo de la rencontre ICI

  • Voir aussi Poèmes Au fil de l’eau

  • Légende des illustrations ci-dessus :  

    1-  Cohorte poétique par les rues de Boulbon & le Capt’ain Dominique Sorrente 

    2-   Henri Tramoy lisant devant la bibliothèque

    3-   À la Petit Librairie des Champs : autour de la table, de G. à D., Angèle Paoli, Dominique Sorrente, André Ughetto, Henri Tramoy, Olivier Bastide

     

     

 

Poèmes Au fil de l’eau

 

Il y a dans la campagne une pluie qu’on ne sait

pas lire encore, elle n’a pas commencé à tomber

mais déjà, elle fait refermer le livre des malheurs

dont on n’a su qu’effeuiller les pages.

 

À peine

cette pluie entrouvre-t-elle

une ancienne monotonie qui vient avec le soir

et cela suffit

aux manières d’oiseaux,

au chemin qui part devant soi ravir la lumière.

 

 

 

oiseau de pluie.jpg

Source 

  

 

Sous le pont de Peut-être

 

 

Peut-être écrivons-nous

sans cesse

une scène d’avant le déluge,

 

ou bien un récit

qui s’emploie nuit et jour

à déchiffrer la source,

 

ou bien encore une tribu de fantaisies

à multiplier les alibis

au creux des eaux dormantes.

 

Peut-être écrivons-nous en goutte à goutte

pour ne pas désespérer de trop

la liturgie du vert.

 

Peut-être écrivons-nous

sous le tumulte des rivières,

sans faire attention au niveau

qui descend, qui descend.

 

Peut-être écrivons-nous en polissons indignes

pour tirer la nappe phréatique

à la barbe des prévisionnistes.

 

Peut-être écrivons-nous

pour rejoindre l’exact partage des eaux

entre l’insignifiant et le décisif.

 

 

 

Peut-être écrivons-nous

pour atteindre le lac

dans sa gloire anonyme.

 

Peut-être écrivons-nous

pour nous désengorger,

pour nous désaltérer,

pour nous offrir la poire

jusqu’à plus soif.

 

Peut-être écrivons-nous

pour ne plus nous baigner deux fois

avec Héraclite

dans le même fleuve pollué.

 

C’est autant de raisons pour quoi

les fronts des auteurs que nous sommes

parfois

ruissellent.

 

Dominique Sorrente 

 

 

Partage des eaux.jpg

Source

Le Partage des eaux

 

 

le seuil délivre l’eau en partage le sens de belles stries j’étais ici un soir je me souviens du vent des sorties familiales du poète ses mots ceux qui allaient par barques poussant de longs bâtons dans le courant

sortie il y a peu du roc en gouffre avide et résurgent en bascules comptables des millénaires et des fournaises nues fumées des matins neufs porte entrouverte vers midi et le soleil crissant d’oiseaux énigmatiques

hommes qui marchent d’un pas simple qui mangent à leur table qui parlent car il faut dire les distinctions notables de la beauté des eaux en deux cours dévolus être la fonte des massifs des maquis la dilution des fugues en cascades le cours le glissando d’algues et de fraîche envie

c’est le soleil musqué les renoncules et le doux et le frais et l’ample déraison qui s’ébrouent vivement à l’arrondi des plaines

c’est moi c’est toi l’aube et le crépuscule l’étoile le désir bleu l’eau sans cesse issue de nous qui délivrent des maux

 

 

Olivier Bastide

 

 

 

>> Détour en poésie aussi ICI 

15 mai 2011

Un pont entre deux printemps.

 

 

Pont des Printemps

 

 

 

Arrivé à la source, je m’en souviens encore

comme si c’était aujourd’hui, frappé

 par l’étrange beauté de cette solitude.

 F. Pétrarque

 

 

 

À Fontaine de Vaucluse

 

 

 

Frappe ce jour de printemps chahuteur. Dans la vallée des chasseurs de lynx et des spectres sorciers,  les souvenirs s’agrègent à ce bout de terre vouée, qui rassemblent en leur paume silencieuse le scintillement cru de la lumière sur les eaux de la Sorgue, avec elles, une Toscane babillarde héritière de Pétrarque. Et cette heureuse mêlée des langues dans les rires d’avril.

 

IMGP3334.JPG

 

Les eaux sont de contraste. Basses hier, elles sont au présent abondance d’émeraude, fulgurance attendue d’écume et d’envie,  dans l’ample et clair fracas d’un flot que nos pas prennent à rebours vers la source.

 

Une eau à son drap, l’arc des platanes tout de frissonnements, cyprès et arbres, dont je ne sais le nom, en leur opulente ligature de lierre. Partout, le vert.

 

Au bras, la parole de l’ami —

et marcher en lenteur —

À l’œil, une faim embellie

qui avale chaque détail du chemin –

garder en soi un terreau de mémoire,

ce peu d’encre à écraser sur la page.

 

 

            La page, elle est là, au Pas Un.  Son chant d’accueil est rouage de métal et de bois, alourdi de trempements moussus ; il vient au visiteur donnant son geste irrégulier, lissant résistance puis ralliant poussée de courant — lent, vite vite, lent — valse aquatique, humeur de grande roue.

            Gagner l’intérieur de la fabrique de papier, c’est pénétrer à même le grondement de sa naissance — enfilade de cuves à leur giration où la pâte vient en mesures à son processus mutant : genèse, chiffons, fusion créatrice, l’eau féconde la main de l’homme inventeur.

            Un peu plus avant, au bas des marches dans la grande salle, les feuillets, que la fleur des champs hybride parfois de sa couleur, sèchent pincés à de longs fils. Et l’encre y imprime les mots des poètes.

            S’y perdre un peu, dans la marche oubliée du temps.

 

 

IMGP3386.JPG            Au Pas Deux. Avant le désordre de cailloux d’un sentier à conquérir, tranquilles derniers arpents de macadam que lisse la foule des jours fastes ; à embrasser, ces tentations en défilé d’échoppes pour une Byzance promise à la saison fructueuse. Ce que je retiens de cette foulée tranquille, jalonnée de cotonnades et de lins, ce n’est rien que le blanc, le blanc des chemises légères dans leur hymne au soleil, le blanc contrecarreur du vert omniprésent de Sorgue la déesse, le blanc accoudé à la cohorte amarante des réverbères, le blanc, claire confidence, simple paix du coeur.

 

 

            Au Pas Trois. Dans l’hypothétique désir d’un ailleurs. Ascension. Happer brièvement la pensée, s’enlever bien plus haut que le vertical rocheux qui décline ses pans à l’accore de la rivière — midi sur la crête, franchir l’ourlet de soleil — et trouver la réponse à cette immobilité presque importune érigée vers le ciel en défi à la pesanteur, ces âpres arêtes dans la pierre qu’on dirait découpées, cassées dans l’air.

            Le bleu figure l’envolée. C’est ainsi, toujours, quand dès l’aube pointe le ferment d’une parole confinée.

 

 

IMGP3396.JPG            Au Pas dernier, je dis Quatre. Le terme est gouffre des commencements. Le vert s’assombrit en eaux profondes, l’arbre étêté que l’eau ceint jusqu’au ventre  implore un reste de vie,  les voix commentent, éparpillent leur bagou, des fortunes d’ami se négocient en prodiges d’utopie qui ne verront jamais le jour…

Du haut de mon rocher, j’épouse Char en son Tracé*, repense ces mots bus au matin sous la vitre « Dans la plaie chimérique de Vaucluse, je vous ai regardé souffrir ».  Je vous ai regardés, vous disiez la liesse du verbe, la chanson d’Italie. De souffrance, il n’en était question. 

 

Tournent les aubes, inépuisables.

 

 

Valérie Brantôme

 

  

 

 

Char poem.JPG* René Char : Tracé sur le gouffre (janvier 1967)