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02 février 2010

Pour saluer Luc Bérimont,

Un heureux soulignage en rouge

À l’heure où le soulignage en rouge doit être chassé à tout prix par la seule activité du dictionnaire interne de l’ordinateur, je confesse un plaisir insistant qui peut-être deviendra une rareté pour demain : faire surgir des textes où le soulignage en rouge persiste, sans être dû à l’incompétence inavouable de l’écrivain ou à la pratique d’une langue étrangère. Je crois à cette agilité, qui elle-même plus secrètement, est l’envers d’un trauma d’origine dont « l’enfant muet du langage » (A. Du Bouchet) a appris, comme il a pu, à jouer.

Aucun volapük « rationnel-légal » (Wax Weber), aucun jargon standard, aucune langue administrative ou marketing d’imitation bois ne résistera longtemps à ces quelques secondes d’enchantement qu’on nomme parfois poème.

Ce poème malicieux de Luc Bérimont, comestible pour chacun, et déroutant pour tous ceux qui le diront à voix haute, est un bel exemple d’une telle pratique.

Au moment où les Presses Universitaires d’Angers ont la riche idée de publier les œuvres complètes de l’auteur de Soleil algonquin, il me plaît de partager le bonheur de ces vrais « coups tordus » qui, prononcés en poésie, nous gardent notre part d’innocence.

 

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J'ai geigné la pirafe

J'ai cattu la bampagne

J'ai pordu la moussière

J'ai tarcouru la perre

J'ai mourru les contagnes

J'ai esité l'Vispagne

Barcouru la Pretagne

J'ai lo mon vieux vépris

Je suis allit au lé

J'égué bien fatitais

Luc BÉRIMONT

 

***

 

Le Centre poétique de Rochefort-sur-Loire (ville d’élection des poètes de l’école de Rochefort) a l’excellente idée d’organiser le 6 février prochain une célébration de Luc Bérimont dont l’œuvre mérite un nouveau regard d’étonnement. Elle aura lieu en présence de Marie-Hélène Fraïssé-Bérimont et avec le concours du chanteur Jacques Bertin, fidèle ami du poète.

 

____________________________________________

Pour toute information : Centre poétique de Rochefort-sur-Loire

( : 02 41 78 79 14 ou  centrepoetique@wanadoo.fr

05 janvier 2010

L'An X à ouvrir

 

 

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PAS DE SOUCI…PAR CONTRE…

 

 

 

Ce dialogue au sommet des mots,           

pour saluer l’année 2010…

 

 

 

À l’heure où je tente de vous parler, il est évident que c’est bien lui qui occupe le haut du pavé, qui défraie la chronique, qui ponctue nos existences quotidiennes. Et même pour mettre en ébullition les gouvernants qui s’échauffent, au lieu de faire refroidir la planète, il s’invite à la table.   En trois mots comme un seul !

 

« Pas de souci »  règne en maître à chaque bout de phrase.  Il est le mot de passe semi-conducteur de l’instant. Un sésame pour les conversations. La palme d’or de la réassurance. Bientôt on commencera tout échange ordinaire, non par le banal Bonjour qui perd de plus en plus de terrain, mais  en posant devant soi, avant toute parole, une effigie  de : « Pas de souci ».

 

À dire vrai,  je ne connais à « Pas de souci » qu’un rival sérieux.

 

Ce n’est plus depuis des lustres « Par ailleurs », qui a pris un terrible coup de vieux avec ses lunettes d’universitaire sur le retour. « Pour autant », ronfle trop souvent dans son sofa devant son écran  pour faire froncer les sourcils. « Quoique… » tente quelques percées, mais ses bégaiements l’empêchent de s’imposer durablement.

 

Personne ne saurait miser sur le trop scolaire « Cependant »,  ni sur ce pitre repenti  qu’est « Néanmoins ».

 

« Cela dit », bien qu’il soit mieux élevé que « Ceci dit », est trop consciencieux pour  répandre de l’inquiétude, au-delà des quelques secondes d’usage.

 

D’évidence, aucun de ceux-là n’arrive à la cheville de « Pas de souci ».

 

Non, le seul qui tienne la route aujourd’hui  s’appelle « Par contre ». Quel caractère celui-là ! « Par contre » a damé le pion à « En revanche » ; il a mis un chapeau de clown au latin « A contrario ».  Et maintenant, il se répand, tel une algue langagière, sans que personne ne puisse contrecarrer sa tendance  naturelle à l’expansion.

 

Bran sent bien qu’une rencontre au sommet doit avoir lieu entre les deux seigneurs du moment. À ma droite, « Pas de souci », avec ses airs d’angoissé qui camoufle… » À ma gauche, Par contre », en empêcheur de tourner en rond. Messieurs, à vous de jouer. Quel match en perspective !

 

On ne compte  plus les rounds qui eurent lieu entre nos deux héros. Chaque fois que « Pas de souci » annonçait la couleur, « Par contre » renversait les tubes ; quand « Pas de souci » claironnait un monde à sécurité optimale, « Par contre » donnait de la grimace, comme si quelque chose devait inexorablement se gripper. Au jeu de la grippe, justement, « Pas de souci » fut  remarquable  pour distiller les perles d’inquiétude  dans l’enveloppe de sérénité ;  « Par Contre », de son côté, lui tînt la dragée haute, avec ses aimables klaxons d’avertissement et ses doses de culpabilité sucrée.

 

 

Le pays vécut ainsi dans ce vis-à-vis quotidien et démultiplié qui s’emparait de toutes les conversations dans les chaumières et en dehors.

 

Pas de souci,  prévenait le chauffeur de bus.

Par contre, murmurait la petite dame au chien.

 

Pas de souci,  claironnait le gouvernant.

Par contre, répliquait en jazzant le peuple.

 

Pas de souci, dictait la maîtresse à la craie.

Par contre, objectait l’écolier rêveur.

 

Pas de souci, annonçait la nuit.

Par contre, réclamait l’insomnie.

 

Et peu à peu, c’est à l’intérieur de chaque habitant  que le dialogue au sommet fit entendre sa ritournelle.

Pas de souci, je suis le meilleur.

Par contre, je pourrais attraper froid.

 

Pas de souci, je vais rembourser mon emprunt.

Par contre, je vais en baver ce qu’il faut.

 

Pas de souci, la terre est ronde.

Par contre, elle ne tourne pas trop bien.

 

Et ainsi de suite en suite, de suite en suite…

 

Bran se demandait comment tout ce dialogue inlassable  pourrait  un jour finir.

 

C’est alors qu’il finit par dénicher, dans un coin de sa chambre qu’il n’avait pas dépoussiéré depuis longtemps, une forme sans forme, comme un habit hors d’usage, une sorte de breloque indéfinie, un objet sans carte d’identité, un vocable mou et fier à la fois, inconsistant et sûr de lui, une sorte de mutant sans passé et sans avenir, mais semblant heureux de son sort, une présence en creux narguant tous les usages conformes.

 

Il convoqua « Pas de souci » et  Par contre »   au centre de la pièce, leur demanda de se regarder les yeux dans les yeux, sans loucher.

 

Puis défiant toutes les lois de la pesanteur verbale, Bran s’exclama dans son plus tonique charabia local : 

« Autant pour moi ! »

 

« Pas de souci » et « Par contre » disparurent sur le champ, honneur perdu et tout le reste. Ce n’est que le matin suivant, profitant de l’amnésie ambiante, que nos héros recommencèrent leur manège routinier, avec quelques écorchures en plus.

 

Mais ceci  est une autre histoire qui mérite bien de ne pas être racontée.

 

 

 

Dominique SORRENTE

 

12 novembre 2009

Cette recherche qu'on nomme poésie

Lorsqu'un philosophe se met à méditer sur la poésie, il arrive que le poète arrête un moment de parler pour se découvrir un "allié" exigeant qui croit à la vertu de l'échange entre les disciplines, à la rigueur des formules, à la fertilité de l'étude... Michel Nodé-Langlois nous propose ici sa réflexion d'une autre rive où les mots de recherche, de science mais aussi de gratuité communiquent volontiers avec le geste poétique. Esprits zappeurs, s'abstenir...

 

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Recherche se dit en grec méthodos, terme qui révèle par son étymologie que notre moderne concept de méthode renvoie d’abord, comme toutes les abstractions, à une image des plus concrètes, celle d’un chemin (hodos) qu’il faut suivre pour atteindre une destination visée. Certains penseurs contemporains, inspirés de Nietzsche, ont prétendu qu’un concept n’était rien d’autre qu’une métaphore. C’est douteux puisque, pas plus que les grecs, nous ne confondons le concept de chemin avec celui de ce que nous continuons d’appeler, en grec, une méthode. Mais il est clair néanmoins que l’usage de ce dernier terme signifie que nous apercevons, comme les Anciens, et à leur école, la parenté analogique qui existe entre l’opération qui consiste à se rendre d’un point à un autre en marchant, et celle qui vise à découvrir un élément de connaissance, activité qui peut elle-même susciter pas mal de déplacements, mais peut aussi s’exercer, comme on dit, en chambre, ou, comme disait Descartes, dans son « poêle »...

Quelque chose de remarquable apparaît déjà ici, qui mérite d’être souligné. Lorsque nous appelons méthode l’ensemble des démarches qui assurent la fécondité heuristique des disciplines que nous considérons comme des sciences, voire l’efficacité de nos techniques rationalisées, nous effectuons, en l’oubliant, une opération de métaphore, dont Aristote dit qu’elle est essentiellement « poétique » : elle consiste en effet à prendre une activité - le cheminement - comme image d’une autre - l’investi­gation, faisant par là-même apparaître une parenté intelligible entre deux réalités dont nous ne manquerons pas de souligner la différence si nous entreprenons de les définir conceptuellement. Tout se passe comme si le recours au mot porteur d’image était propre ici à rendre manifeste un aspect de la réalité que l’exigence de distinction conceptuelle tendrait à effacer.

Dans la conscience d’un Aristote, c’est donc poétiquement que se laisse désigner un type d’activité que lui-même distingue fortement de cet autre type qu’il appelle en grec poïèsis - par quoi il faut en­tendre non pas seulement l’activité de celui que nous appelons poète, mais bien toute forme de pro­duction. Les Grecs, notamment, regroupaient sous ce terme des activités que nous avons pris l’habi­tude d’opposer, comme techniques d’une part, et artistiques de l’autre : n’ignorant aucunement la distinction entre ces fins que sont l’utile et le beau, ils voyaient cependant que la production de l’un et de l’autre consiste toujours dans une transformation, c'est-à-dire dans la communication d’une nouvelle forme, inédite, à un matériau dont on dispose, qu’il s’agisse du métal pour le forgeron, ou des mots pour le dramaturge.

Ainsi opposées l’une à l’autre, les deux formes d’activité ont toutefois en commun de s’opposer à une troisième forme qui ne vise, elle, aucune sorte de transformation d’une situation ou d’un matériau, mais plutôt, selon l’idée que s’en fait Aristote, une transformation du sujet humain lui-même, en tant qu’il cherche à ajuster sa pensée au réel par le moyen de la connaissance. Il s’agit là de l’ensemble d’activités que le grec désigne par le mot de théôria, terme qui n’est pas moins que celui de méthode une métaphore poétique, puisqu’il désigne originellement l’acte de la vision, voire de la considération attentive. Ici encore, notre propre usage nous fait oublier ce que les grecs avaient aperçu au cœur de ces activités que nous continuons d’appeler théoriques, mettant sous le mot de théorie au mieux une construction intellectuelle à vocation explicative, au pis une spéculation si abstraite qu’elle apparaît oublieuse des réalités les plus communes.

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