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05 janvier 2010

L'An X à ouvrir

 

 

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PAS DE SOUCI…PAR CONTRE…

 

 

 

Ce dialogue au sommet des mots,           

pour saluer l’année 2010…

 

 

 

À l’heure où je tente de vous parler, il est évident que c’est bien lui qui occupe le haut du pavé, qui défraie la chronique, qui ponctue nos existences quotidiennes. Et même pour mettre en ébullition les gouvernants qui s’échauffent, au lieu de faire refroidir la planète, il s’invite à la table.   En trois mots comme un seul !

 

« Pas de souci »  règne en maître à chaque bout de phrase.  Il est le mot de passe semi-conducteur de l’instant. Un sésame pour les conversations. La palme d’or de la réassurance. Bientôt on commencera tout échange ordinaire, non par le banal Bonjour qui perd de plus en plus de terrain, mais  en posant devant soi, avant toute parole, une effigie  de : « Pas de souci ».

 

À dire vrai,  je ne connais à « Pas de souci » qu’un rival sérieux.

 

Ce n’est plus depuis des lustres « Par ailleurs », qui a pris un terrible coup de vieux avec ses lunettes d’universitaire sur le retour. « Pour autant », ronfle trop souvent dans son sofa devant son écran  pour faire froncer les sourcils. « Quoique… » tente quelques percées, mais ses bégaiements l’empêchent de s’imposer durablement.

 

Personne ne saurait miser sur le trop scolaire « Cependant »,  ni sur ce pitre repenti  qu’est « Néanmoins ».

 

« Cela dit », bien qu’il soit mieux élevé que « Ceci dit », est trop consciencieux pour  répandre de l’inquiétude, au-delà des quelques secondes d’usage.

 

D’évidence, aucun de ceux-là n’arrive à la cheville de « Pas de souci ».

 

Non, le seul qui tienne la route aujourd’hui  s’appelle « Par contre ». Quel caractère celui-là ! « Par contre » a damé le pion à « En revanche » ; il a mis un chapeau de clown au latin « A contrario ».  Et maintenant, il se répand, tel une algue langagière, sans que personne ne puisse contrecarrer sa tendance  naturelle à l’expansion.

 

Bran sent bien qu’une rencontre au sommet doit avoir lieu entre les deux seigneurs du moment. À ma droite, « Pas de souci », avec ses airs d’angoissé qui camoufle… » À ma gauche, Par contre », en empêcheur de tourner en rond. Messieurs, à vous de jouer. Quel match en perspective !

 

On ne compte  plus les rounds qui eurent lieu entre nos deux héros. Chaque fois que « Pas de souci » annonçait la couleur, « Par contre » renversait les tubes ; quand « Pas de souci » claironnait un monde à sécurité optimale, « Par contre » donnait de la grimace, comme si quelque chose devait inexorablement se gripper. Au jeu de la grippe, justement, « Pas de souci » fut  remarquable  pour distiller les perles d’inquiétude  dans l’enveloppe de sérénité ;  « Par Contre », de son côté, lui tînt la dragée haute, avec ses aimables klaxons d’avertissement et ses doses de culpabilité sucrée.

 

 

Le pays vécut ainsi dans ce vis-à-vis quotidien et démultiplié qui s’emparait de toutes les conversations dans les chaumières et en dehors.

 

Pas de souci,  prévenait le chauffeur de bus.

Par contre, murmurait la petite dame au chien.

 

Pas de souci,  claironnait le gouvernant.

Par contre, répliquait en jazzant le peuple.

 

Pas de souci, dictait la maîtresse à la craie.

Par contre, objectait l’écolier rêveur.

 

Pas de souci, annonçait la nuit.

Par contre, réclamait l’insomnie.

 

Et peu à peu, c’est à l’intérieur de chaque habitant  que le dialogue au sommet fit entendre sa ritournelle.

Pas de souci, je suis le meilleur.

Par contre, je pourrais attraper froid.

 

Pas de souci, je vais rembourser mon emprunt.

Par contre, je vais en baver ce qu’il faut.

 

Pas de souci, la terre est ronde.

Par contre, elle ne tourne pas trop bien.

 

Et ainsi de suite en suite, de suite en suite…

 

Bran se demandait comment tout ce dialogue inlassable  pourrait  un jour finir.

 

C’est alors qu’il finit par dénicher, dans un coin de sa chambre qu’il n’avait pas dépoussiéré depuis longtemps, une forme sans forme, comme un habit hors d’usage, une sorte de breloque indéfinie, un objet sans carte d’identité, un vocable mou et fier à la fois, inconsistant et sûr de lui, une sorte de mutant sans passé et sans avenir, mais semblant heureux de son sort, une présence en creux narguant tous les usages conformes.

 

Il convoqua « Pas de souci » et  Par contre »   au centre de la pièce, leur demanda de se regarder les yeux dans les yeux, sans loucher.

 

Puis défiant toutes les lois de la pesanteur verbale, Bran s’exclama dans son plus tonique charabia local : 

« Autant pour moi ! »

 

« Pas de souci » et « Par contre » disparurent sur le champ, honneur perdu et tout le reste. Ce n’est que le matin suivant, profitant de l’amnésie ambiante, que nos héros recommencèrent leur manège routinier, avec quelques écorchures en plus.

 

Mais ceci  est une autre histoire qui mérite bien de ne pas être racontée.

 

 

 

Dominique SORRENTE

 

12 novembre 2009

Cette recherche qu'on nomme poésie

Lorsqu'un philosophe se met à méditer sur la poésie, il arrive que le poète arrête un moment de parler pour se découvrir un "allié" exigeant qui croit à la vertu de l'échange entre les disciplines, à la rigueur des formules, à la fertilité de l'étude... Michel Nodé-Langlois nous propose ici sa réflexion d'une autre rive où les mots de recherche, de science mais aussi de gratuité communiquent volontiers avec le geste poétique. Esprits zappeurs, s'abstenir...

 

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Recherche se dit en grec méthodos, terme qui révèle par son étymologie que notre moderne concept de méthode renvoie d’abord, comme toutes les abstractions, à une image des plus concrètes, celle d’un chemin (hodos) qu’il faut suivre pour atteindre une destination visée. Certains penseurs contemporains, inspirés de Nietzsche, ont prétendu qu’un concept n’était rien d’autre qu’une métaphore. C’est douteux puisque, pas plus que les grecs, nous ne confondons le concept de chemin avec celui de ce que nous continuons d’appeler, en grec, une méthode. Mais il est clair néanmoins que l’usage de ce dernier terme signifie que nous apercevons, comme les Anciens, et à leur école, la parenté analogique qui existe entre l’opération qui consiste à se rendre d’un point à un autre en marchant, et celle qui vise à découvrir un élément de connaissance, activité qui peut elle-même susciter pas mal de déplacements, mais peut aussi s’exercer, comme on dit, en chambre, ou, comme disait Descartes, dans son « poêle »...

Quelque chose de remarquable apparaît déjà ici, qui mérite d’être souligné. Lorsque nous appelons méthode l’ensemble des démarches qui assurent la fécondité heuristique des disciplines que nous considérons comme des sciences, voire l’efficacité de nos techniques rationalisées, nous effectuons, en l’oubliant, une opération de métaphore, dont Aristote dit qu’elle est essentiellement « poétique » : elle consiste en effet à prendre une activité - le cheminement - comme image d’une autre - l’investi­gation, faisant par là-même apparaître une parenté intelligible entre deux réalités dont nous ne manquerons pas de souligner la différence si nous entreprenons de les définir conceptuellement. Tout se passe comme si le recours au mot porteur d’image était propre ici à rendre manifeste un aspect de la réalité que l’exigence de distinction conceptuelle tendrait à effacer.

Dans la conscience d’un Aristote, c’est donc poétiquement que se laisse désigner un type d’activité que lui-même distingue fortement de cet autre type qu’il appelle en grec poïèsis - par quoi il faut en­tendre non pas seulement l’activité de celui que nous appelons poète, mais bien toute forme de pro­duction. Les Grecs, notamment, regroupaient sous ce terme des activités que nous avons pris l’habi­tude d’opposer, comme techniques d’une part, et artistiques de l’autre : n’ignorant aucunement la distinction entre ces fins que sont l’utile et le beau, ils voyaient cependant que la production de l’un et de l’autre consiste toujours dans une transformation, c'est-à-dire dans la communication d’une nouvelle forme, inédite, à un matériau dont on dispose, qu’il s’agisse du métal pour le forgeron, ou des mots pour le dramaturge.

Ainsi opposées l’une à l’autre, les deux formes d’activité ont toutefois en commun de s’opposer à une troisième forme qui ne vise, elle, aucune sorte de transformation d’une situation ou d’un matériau, mais plutôt, selon l’idée que s’en fait Aristote, une transformation du sujet humain lui-même, en tant qu’il cherche à ajuster sa pensée au réel par le moyen de la connaissance. Il s’agit là de l’ensemble d’activités que le grec désigne par le mot de théôria, terme qui n’est pas moins que celui de méthode une métaphore poétique, puisqu’il désigne originellement l’acte de la vision, voire de la considération attentive. Ici encore, notre propre usage nous fait oublier ce que les grecs avaient aperçu au cœur de ces activités que nous continuons d’appeler théoriques, mettant sous le mot de théorie au mieux une construction intellectuelle à vocation explicative, au pis une spéculation si abstraite qu’elle apparaît oublieuse des réalités les plus communes.

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16 octobre 2009

L'irraison d'écrire de Jean-Pierre Cramoisan

 

       Dans un paysage polissé de tous bords, l’humeur en pétard de Jean-Pierre Cramoisan est insolite, salutaire également. On n’y trouve aucune maxime pour déjouer les insomnies et les déversements de blues, aucune consolation à bon marché, pas trop de résolutions, non plus ; et pour les modes d’emploi d’envolées glorieuses, on repassera… Et pourtant, quelque chose attire l’œil, comme une manière instinctive d’attraper une baudruche, de multiplier les tours de piste, de redemander de l’assaisonnement. Le style y va sans ménagement, bizarroïde, débridé, marchant de guingois, libre avant tout de tenter ses incursions, ses bricolages de métaphysicien sur quai de gare d'après minuit. Ça éclate de tous côtés. Ça disjoncte. Ça trouble. Ça désespère proprement. Il n’y a plus alors qu’à attendre que l’apparition se produise : j’imagine l’écrivain penché comme un passe-muraille du vide, lâchant ses phrases à l’assaut du monde, tandis que ses mots n’en finissent plus de jouer à chat perché avec lui. En pleine déroute, savoir ainsi réjouir le passant-lecteur : tout un art d’écrire, en somme. Le témoignage qui suit en est la saisissante signature.

 

Dominique Sorrente

 
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...Je crois vraiment que la littérature sert à défoncer les murs de la réalité et faire voler le monde en éclats. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’il y a quelque chose derrière. Et comme les choses-trappes de l’esprit m’attirent davantage dans des culs-de-sac métaphysiques que dans des grandes avenues d’insouciance soleilleuse, autant y aller de bon cœur. Je ne vois pas d’issue par le bout de la lorgnette de cette vie et encore moins dans l’autre ou dans une autre. Je quête, comme je peux, clopin-clopant, dans les petits mystères de la mort, de l’âme, du néant, ou dans les multiples états de la décomposition de Dieu, en ne me tenant à aucune rampe, mais en me servant des armes de la moquerie, de la dérision, de la distorsion du réel, de l’absurdité, du grotesque et du dérèglement généralisé de l’écriture. Chaque fois que je tente de passer à travers les choses, j’y laisse des plumes ; je me sens vacillant, trempé par l’angoisse de faire un faux-pas et de me retrouver… Où ça ? Va savoir ! J’ai l’impression d’être pris dans un millefeuille de mots. Mais lequel d’entre eux peut qualifier le désespoir et le chagrin de l’impuissance à ne jamais comprendre la Vérité ? L’histoire de tout ce fourbi est déjà écrite et je ne fais, hélas, que repasser par-dessus la couche de mes contradictions. L’écrivain est une sorte de guignon de l’absolu, un clown a qui l’on aurait troqué son nez rouge contre une trompe et ses grosses chaussures contre pas de pieds. Dire les choses, tenir le ton, rester debout pour applaudir plaisamment à toutes les inepties qui traversent la nature et le monde ; rire pour ne pas crever d’être là, tant la farce est solide, voilà ce qu’il convient d’appeler le voyage dans le réel sans boussole, à l’estime, comme jadis les navigateurs vikings quand ils lançaient leurs drakkars à la conquête des mers.

La prochaine fois, si j’en ai la force, les moyens et surtout le courage, j’aimerais bien écrire un texte pour expliquer comment Grigri est parvenu à tuer le Temps...

 

Jean Pierre Cramoisan

Octobre 2009

 

 

On peut retrouver les textes de Jean-Pierre Cramoisan dans la Revue des Archers, dont le siège est au théâtre Toursky à Marseille.