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30 janvier 2016

MARSEILLE : LA POESIE AU COEUR AVEC ASHRAF FAYAD

 

RETOUR SUR LA RENCONTRE DE SOLIDARITÉ

du jeudi 21 Janvier 2016 

 

droits réservés: LINO CANNIZARO

droits réservés: Lino Cannizaro

 

 

Pari réussi au-delà de toute prévision. Ils étaient plus d’une centaine à avoir répondu à l’appel de Dominique Sorrente, soutenu par Richard Martin, en faveur du poète palestinien Ashraf Fayad, condamné à mort pour apostasie en Arabie saoudite, en novembre 2015. Un public attentif et solidaire était réuni dans l’espace Léo Ferré du théâtre Toursky pour partager cette rencontre créée par le Scriptorium et co-organisée par le théâtre Toursky, l’Union des Poètes & cie et la revue des Archers.

 

 Aucun discours convenu, mais un moment rythmé en trois temps : repères, traces, évocations. Dominique Sorrente avait donné le ton dans son ouverture, plaidant pour la liberté poétique contre les veaux d’or de notre époque, et tout particulièrement ici, le dévoiement religieux et la propagande rhétorique. « Nous ne pouvions rester les bras croisés, face à cette décision inique, cet acte visant au cœur la liberté poétique. Au-delà des pétitions, nous avons cherché la juste façon d’agir avec nos faibles moyens, un temps de ferveur poétique… » déclarait l’organisateur de la soirée.

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droits réservés: Lino Cannizaro

 

Ce fut ensuite le tour de brèves mais intenses interventions de Richard Martin pour le Toursky, Brigitte Gyr pour l’Union des Poètes & cie, Henri-Frédéric Blanc pour la revue des Archers, et Isabelle Pellegrini pour le Scriptorium. Et comme la soirée se voulait, avant tout, un moment de partage et d’action en poésie, on put écouter les poèmes incriminés par les juges saoudiens, tirés des« Instructions internes » d’Ashraf Fayad, puis plus tard, une lecture à plusieurs voix d’un beau texte du poète syrien Abou Afach, avec des fragments en langue arabe. La poète italienne Viviane Ciampi, venue tout spécialement de Gênes, partagea un texte d’Erri di Luca et une saisissante performance personnelle.

 

Les autres arts accompagnèrent la soirée : l’expression plastique avec le diaporama de calligraphies « giclures » d’Hamid Tibouchi projetées au fond de la scène ; la musique, par l’entremise du tonique Ghani et de son groupe de Kabylie-Marseille, puis Abdelsattar à l’oud, ou encore le chanteur Christian Donati interprétant Bernard Dimey. Le trio des Ivres vivants fit entendre une création originale dédiée à Ashraf Fayad « Je suis l’archer des mots » dite en ferveur et gravité par Lionel Mazari, avec la voix aux accents chaleureux d’Audrey Gambassi, accompagnée de Dominique Sorrente à la guitare, pour un final saisissant où fut interprétée par le trio la chanson Les Poètes, véritable hymne écrit par Aragon, en d’autres circonstances, et mis en musique par Jean Ferrat, qui demeure d’une vive actualité dans les temps troublés que nous vivons : « Un plain-chant monte à gorge pleine/Est-ce vers l’étoile Hölderlin/Est-ce vers l’étoile Verlaine… »                                                                                                                                                                                                                          

Il restait à allier la vibration du moment partagé avec le désir d’agir de façon utile. Tâche qui fut présentée  en des mots simples et profonds par un jeune exilé palestinien représentant Amnesty international.

 

La soirée s’était étirée sur deux heures, hors du quotidien ordinaire. Moment de vie, à part, qu’une participante au verre de l’amitié qui suivit résuma en ces termes : « Ça fait vraiment chaud au cœur pour lui, le poète condamné, et pour nous tous qui voulons continuer d’espérer ». Un moment en forme d’espoir contre une violence inouïe. En tout début de rencontre, Dominique Sorrente se faisait le porteur d’une nouvelle plutôt encourageante ; il avait appris que les juges saoudiens d’Abha venaient de reporter, deux jours avant cette rencontre, leur jugement concernant le recours de l’avocat d’Ashraf Fayad. Signe fragile, mais qui va, on peut le croire, dans le bon sens, parce qu'il marque une forme d’hésitation des juges, et sans doute des dirigeants du royaume, face à la mobilisation, désormais internationale, autour de cette cause.

 

La rencontre de soutien qui s’est tenue à Marseille, à l’initiative de l’association de poésie Le Scriptorium, est seulement la troisième en France, à ce jour, après celle organisée par deux institutions officielles, la Maison de la Poésie de Paris et l’Université de Strasbourg. Un exemple pour d’autres villes ou régions, une preuve aussi qu’une résolution émanant de la société civile peut avoir un impact non négligeable dans ce domaine. Marseille, par ce geste de quelques-uns, aura montré que, loin des querelles de chapelles, plus que jamais insignifiantes, l’esprit de solidarité en poésie existe.

 

Rappel : la pétition est toujours actuelle. Elle a accueilli pour le moment plus de 190 000 signatures. Elle peut être signée à la mention Ashraf Fayad sur le site change.org

   

L’objectif de cette soirée visait à sensibiliser le public le plus large à cette cause pour faire annuler la sanction, témoigner de l’aspect irréductible de la parole poétique sous toutes ses latitudes dans cette mobilisation humaine.

Et puis, envoyer de Marseille à Asfhar Fayad le signe d’une présence solidaire en poésie.

  

Sophie Leenknegt

 

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droits réservés: Lino Cannizaro

 

Pour aller plus loin, on peut consulter l'article de Maryvonne Colombani dans le journal ZIBELINE

http://www.journalzibeline.fr/societe/ne-tirez-pas-sur-le-poete/

18 janvier 2016

ASHRAF FAYAD , POÈMES EN RÉSONANCES

 

Le poète Ashraf Fayad a été condamné à mort pour apostasie en Arabie saoudite. À la suite d'autres manifestations de par le monde, une rencontre est organisée à Marseille le jeudi 21 janvier à 20h au théâtre Toursky pour soutenir l'action et encourager la mobilisation en faveur de ce poète. Cette action est conduite par le Scriptorium, l'Union des Poètes & cie, le théâtre Toursky et la revue des Archers.

Vie sauve pour Ashraf Fayad ! Merci de répondre à notre appel.

 

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     À Ashraf Fayad 
 
Mon poing se lève mon oeil se tend ma voix surgit
À des amis il a dit son poème et bu
Un verre mangé prédit
La fin des nuits le jour
Levé pour le meilleur des frères
Son regard vers un ciel
D'étoiles scintillantes plus
Que toute prière sacrée
Il n'a pas assigné son oeil
Aux injonctions aux déjections
Serviles aux fausses communions
 
Voix que je sais sans
L'entendre
Visage figé d'une
Photographie
Poète seul entre
Murs
Mes mots de noire volonté sur
Blanche certitude d'aimer
L'homme avant tout...
 
                 OLIVIER BASTIDE
 
 

20 octobre 2015

DES MOTS ENTRE LES GOUTTES, À LA VALLÉE DE SAINT-PONS

 

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« Info météo : ici c’est le déluge ». Le sms du matin balance son sac de doutes. Mais non, on ne va pas annuler ce premier pique-nique avec ses phrases d’automne dans la vallée de Saint-Pons, près de Gémenos. Les voitures sont prêtes, et les lectures, et le parcours, et les vivres à tirer des sacs, et les feuilles ocre sur la promenade. On parie sur l’accalmie du gris, les humeurs des micro-climats. On ne demande rien d’autre que de pouvoir mêler les mots et les mets, pleine nature.

 Les scripteurs, participants d’un jour ou fidèles praticiens de nos expériences de poésie partagée sont une quinzaine à défier la grisaille du ciel. Ils ont bien raison. Une petite marche jusqu'au bivouac: la cérémonie peut s’ouvrir. Dégustation. On prend la parole, commencement timide, autour de la table de bois, puis plus haut au bord de la rivière, et encore sur le flanc de l’abbaye cistercienne. Queneau, avec ses expressions de gourmandise, écoute Erri di Luca dans la défense du mot « sabotage », le récit d’une fête de la solidarité dans la Crau croise la mémoire d’une parole d’ingénieur, les questions tournent autour de l’éclatement des mondes verbaux dans notre époque.

table victuailles.jpgOn se reprend à marcher, à grimper en douceur vers la source. Elena nous convainc que le poème peut aussi se danser. Il y a une nouvelle halte à trouver pour cette petite troupe qui progresse jusqu’au monastère. Le dialogue du « je » et du « tu » est notre refrain choisi, auquel répond un étrange hérisson mutant sorti pour la fin du monde. Les pique-nique ont leur part d’insaisissable… Contre  la pierre de l’abbaye, une famille vietnamienne élargit notre assistance, écoute nos prises de paroles comme on cueille des fruits de saison.

Une voix fredonne les trois mots de Jean-Roger Caussimon

J’ai rayé de mon vocabulaire
Trois mots qui me faisaient la loi :
« Autrefois » , « Jadis » et « Naguère »

 

Un homme s’approche, nous annonce qu’il est « le retardataire ». Il détient les clés de l’abbaye. Il nous annonce que nous n’y entrerons que si nous connaissons le nom de cet arbre qui étend ses branches nues devant nous. C’est un charme et il sait opérer.

 

Le veilleur (à d’autres heures, garde forestier à cheval) nous dit qu’il ne laisse pénétrer dans cette demeure que les gens motivés et les poètes. Nous a-t-il reconnus ?  Privilège du moment, là, derrière la nef, après le cloitre, tout en haut sous les dernières arcades, le…scriptorium.

 Nous sommes dans notre élément, copistes de l’instant.

Seuls et côte à côte. Mêlant notre minuscule récit groupé à celui des pierres vénérables. Et nous nous redisons les formules de la sagesse reçue en ce lieu :

« Hier raconte une histoire. Demain demeure un mystère. Aujourd’hui seul est un cadeau. »

 Dans cette vallée de Saint-Pons, on a lâché des conversations furtives, accompagné des tremblements  de voix. Sans préséances, sans signaux de distinction. Avec cette part d’humilité retrouvée qui fait signe au pied des arbres centenaires.

 Les pique-niqueurs auront aussi appris que deux parapluies magiques suffisent parfois à écarter la pluie.

 En aparté, un dyslexique a avoué que le nom de Scriptorium était pour lui imprononçable. Peut-être est-ce parce qu’il est la patrie toujours nomade des « poètes de la coïncidence ».

 

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