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AGNÈS LAFORGUE, UNE ARPÈGE EN PASSANT (1971-2014)

 

                                 

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    Je la revois au retour d’une séance de Qi Gong dans une salle obscure à Marseille. Un instant partagé. Elle y déplace son corps en même temps que nous, les autres participants,  avec application et une maladresse bonhomme, sœur jumelle de la mienne. Elle adresse en silence ses sourires complices qui s’amusent des figures improbables que nous réalisons. Nous y jouons des silhouettes animales aux noms poétiques et échangeons nos gestes de lenteur.

 

   À la fin de ce moment d’exercices de sagesse et de riantes chinoiseries en mouvement, j’ai le plaisir de la raccompagner en voiture. Elle me parle des arpèges de guitare qu’elle apprend et des humeurs multiples des enfants à l’école où elle travaille. Elle vit du côté de l'enfance. Elle est au plus près de sa journée qui se finit en douceur. Dans le au jour le jour des tâches quotidiennes, elle accorde sa vie. Elle a sa façon de rayonner.

 

    Un jour, peu de temps après l’avoir rencontrée, je l’ai interrogée sur son nom qui résonnait poème dans ma tête. Elle m’a confirmé ce petit miracle qui trottait dans un coin de mon cerveau : oui, elle descendait en ligne indirecte du poète Jules Laforgue.

Blocus sentimental ! Messageries du Levant !...

Oh ! tombée de la pluie ! Oh ! tombée de la nuit!

Oh ! le vent !...

 

C’est l’un de mes auteurs préférés – et cela depuis mes 17 ans -  un poète auquel s’accrochent tant d’instants de ma vie. Jules Laforgue : cette incroyable singularité d’une écriture pleine d’audace,  amère et rieuse en même temps, toujours gorgée de fantaisie, avec un esprit anglais et des accents de chansons des rues, et la magie des ritournelles à défier les naufrages les plus noirs. La signature d’un beau-perdant, en somme, qui a tenté de vivre vingt-sept ans, à peine. Pierrot hamlétique…

Agnès n’aura connu que quelques années de plus, à l’époque des papys centenaires.

 

   En remontant la rue Jules Moulet, nous passons devant l’immeuble où avait vécu Christian Guez Ricord (1948-1988), cette autre présence, comète amie.  Agnès habitait à deux pas de là, dans la même rue.  Soudain pour moi, un exercice de rapprochement s’imposait, moment où le sens de l’existence devient plus intense par la grâce d’un surgissement.

 

   Agnès n’écrivait pas et ne connaissait que de façon lointaine l’œuvre de son ancêtre (un oncle s’en chargeait pour la famille...), mais elle avait réalisé un véritable geste poétique : celui de mettre en relation. D’un bord du temps à l’autre. Par la trouée des années et des vies. Elle participait dans son innocence même à cette joie des veilleurs qui se reconnaissent dans la nuit, avec leurs lampes allumées et leurs signaux de présence intermittente.  Et comme elle était une jeune femme simple, portée par la prière, cet autre versant de soi-même qui lorsqu’il est sincèrement éprouvé offre d’imperceptibles et décisifs déplacements intimes, tout cela la réjouissait.

 

En repartant vers ma colline, j’appelais secrètement cette montée la rue des deux poètes.

 

   Aujourd’hui, à côté de ses amis (Marie-Hélène, Marie…) qui l’ont connue mieux que moi, je porte un morceau d’Agnès au cœur. J’ai en poche comme un mouchoir noué un bout de ce temps où les urbains que nous sommes réapprennent à faire l’arbre. Je parlemente avec les affreux costumes du malheur des corps (phtisie pulmonaire,  rupture d’anévrisme, nominations hideuses). Je me repasse en boucle le Sanglot de la terre qu’écrivait Jules au début du XIXème siècle.

 

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Et je récite cette comptine de l’oncle poète pour la belle âme d’Agnès :

 

Quand les croqu’morts vinrent chez lui,

Quand les croqu’morts vinrent chez lui, ;

ils virent que c’était une belle âme,

Comme on n’en fait plus aujourd’hui !

Âme,

Dors, belle âme !

Quand on est mort, c’est pour de bon,

Digue dondaine, digue dondaine,

Quand on est mort, c’est pour de bon,

Digue dondaine, digue dondon !

 

    Agnès a été enterrée à Saint-Ybard en Corrèze.

 

    Aujourd’hui, il y a une entaille de plus dans l’épicentre de la vie où Agnès Laforgue continue de nous sourire. Comme au temps du Qi Gong et de la rue montante à Marseille. Comme au milieu des enfants et des escargots.

 

    Ici aussi, il y a de l’innocence dans l’air.

 

 

                                             Dominique Sorrente

 

 

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Commentaires

  • Merci du fond du coeur, Monsieur SORRENTE, pour le joli hommage rendu à notre Agnès.
    Il n'est pas passé inaperçu. Nous en avons parlé en famille cet été alors que son absence nous assaillait à tous les instants, dans tous les lieux qu'elle aimait...

    Etant peut-être un des oncles qui lui parlait de Jules Laforgue dont j'apprécie la finesse et la lucidité tragique, je peux vous dire que je partage votre impression d'une transmission possible : Elle avait certainement une perception artistique particulière, hors normes, qui s'est exprimée dans sa peinture où se révèle notamment un vrai talent de coloriste et de mise en lumière.

    Mais, Agnès c'est aussi une énergie, une ténacité, une franchise, une joie de vivre malgré les difficultés de son parcours qui illumine très poétiquement ses innombrables amitiés. En cela, elle dépasse, pour moi, le visionnaire élégiaque qui se complet à rester dans le questionnement essentiel et tragique.
    Agnès, elle, a peu de moyens, mais elle agit, elle se bat et au final, dans sa simplicité, sa foi renverse les montagnes.
    Sa force exceptionnelle qui lui permet d’être présent à tant d’enfants et de parents, elle la puise dans ceux qui l’entourent, qui l’accompagnent en confiance. Pour eux, rien n’est trop Beau, elle dit toujours oui !

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