30 décembre 2008

Marseille Bateau Ivre

 

 

Marseille est ville pour les mots. À la lettre et dans tous les sens.

Mots retranchés ou qui en rajoutent, paroles de faconde ou phrases muettes des roucas.

Les écrivains l’ont traversée dans toutes les circonstances, villégiature, exil, patrie d’enfance, expérience mystique, pays d’adieu, vagabondage, et lui ont déposé leurs pages de transit d’un jour, d’un an ou d’une vie.

Rimbaud, mort à Marseille à l’hôpital de la Conception (dans le plus troublant acte de poésie qui soit) nous a laissé son Bateau Ivre, habité en sculpture d’Amado sur la plage du Prado. C’est ce promontoire inspiré qui  nous tiendra lieu d’arche de ferveur à partager.  

 

Marseille Bateau Ivre, notre commune embarcation.

 

Ici, face à la mer, le Scriptorium à ciel ouvert accueillera des mots et des moments qui ont choisi de saluer Marseille, chacun à sa façon.

 

                                                                                   Dominique Sorrente

 

 

 

27 décembre 2008

Le dit de la neige

 

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Heureux les enfants de neige qui se sont fait bonshommes.

 

À l’angle mort des lumières, ils sifflent de l’un à l’autre

pour une branche où se dessine un bras,

deux gros cailloux pour voir de leurs seuls yeux,

une écorce qui se fera chapeau.

 

 

À l’éclaircie de quelques mots,

vous les mettez à découvert, enfants prodigues

qui ne veulent plus repartir,

tant que le jour n’ aura pas fondu tout entier sur leurs mains.

 

 

Alors, et sans attendre, connaissant déjà tout

du temps inculte ou disloqué,

ils signent le moment fantasque

qui les a mis au monde. 

 

 

 

 

                                                                              Dominique Sorrente

                                                                                                       Le dit de la neige (extrait)

20 décembre 2008

Nuit de Chine pour la Tablée des poètes 2002

 

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La deuxième Tablée des poètes du Scriptorium s'est tenue le 14 décembre 2002 au restaurant Le Phénix d'or à Marseille. Un bout de muraille percée à côté des clameurs du Vélodrome. Nous y étions…

 

" Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme.

Et pour qui ? Pour lui seul ; nous n'en profitons pas :

Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas."

 

La Fontaine, Les membres et l'estomac, III, (1668-1678)

 

J'ignore si les messires Gaster, papilles et autres consoeurs ont apprécié la pause gourmande organisée pour la seconde année consécutive par le Scriptorium. Mais sur la table du Phénix d'Or, on a pu voir circuler de part en part, des assiettes royales avec beignets de nems, salades au crabe et raviolis chinois. Puis, dans une deuxième phase, toujours en regardant ses baguettes, tâter tout à tour du poulet sur plaque, du porc sauce piquante, du canard laqué et des crevettes aux légumes. Sans oublier le riz cantonais qui coulait comme de la soie à côté d'un rosé servi frais. Plus tard, il m'a semblé que l'invisible cuisinier qui nous nous nourrissait était venu nous parler de laque, de nacre et d'ivoire. Évidemment, c'était pour nous désigner de succulents dés de nougatine, le dessert.

 

Impossible également, lors de cette rencontre "Poésie de Chine" proposée par le poète Dominique Sorrente à ses convives et amis poètes, de ne pas tirer l'aliment poétique qu'ils étaient venus chercher. C'est que le souci pédagogique que le poète partage de coeur avec ses discernements imaginaires nous ont vraiment permis d'engager cette marche tant attendue vers la poésie. Marche nonchalante vers laquelle il sait nous conduire " la main tenant" comme il le confiait déjà dans un des ses précédents parcours poétiques "La terre accoisée". Par exemple, à l'un des carrefours de paroles de la tablée, il eut cette trouvaille un peu intrigante. À l'origine , disons une sorte de jeu de dix-neuf cartes (nous étions dix-neuf à table), et sur chacune, la possibilité d'inscrire une forme poétique librement inspirée de la Chine.

 

À chaque invité donc, sa mesure de grains de poésie. Leur réunion, on l'aura compris, a ainsi pu constituer le socle de notre univers présent. On a pu ainsi apprécier un distique de Geneviève Liautard :

 

"Lorsque passe une cigogne, suis-là du regard :

Elle porte sur son dos, n'en doute pas : un Immortel."

 

Ou bien encore, un alexandrin d' André Ughetto, dédié à la paix, terme dont le caractère chinois permet en l'espace d'un ou deux tracés simplifiés de voir fraterniser l'équilibre et l'harmonie :

 

" La paix étale comme un lait de lune sur le lac."

 

Sans oublier l'ivresse triomphante, jamais morose d'autres "bijoux" poétiques dans le cadre étroit d'un quatrain ou dans l'envol fougueux d'un verset de l'Empire du milieu.

 

                      Chantal Leclerc-Jouisse

 

           DÉCEMBRE 2002

 

 

 

 

 

19 décembre 2008

Rencontre des commencements : une soirée avec A. Gence

 

En préambule.

L'automne prochain signera les dix ans du Scriptorium. Au fil des pages de cette rubrique "Rétro", viendront prendre place quelques-uns des rendez-vous marquants dans la vie de l'association. Traces colligées, réveillées de leur sommeil d'archives, inscrites en partage dans l'univers virtuel du blog. Une manière "à rebours" de donner vie à la «légende» du Scriptorium... 

Novembre 1999. Rencontre des commencements. Le Scriptorium, exprimant par là son attachement à explorer les axes qui joignent la poésie aux autres arts, reçoit le peintre André Gence. Moments de partage des rythmes du pinceau qui disent la Vie dans leur recherche de la cohérence des formes. Aux croisements de la poésie.

                                                                                                                                           VB

 

 

*

 

« Entrer dans un rythme, c’est se rendre disponible

à la pensée pure, libre et créatrice de nouveauté »

 

*

 

A-Gence.jpgCette rencontre est à marquer d'une pierre blanche qui pourrait bien être une stèle à la veille de débarquer dans l'an 2000.

Elle salue en effet la naissance du Scriptorium dans son lieu-dit, un cabinet de pédiatrie dans l'ordinaire des jours qui, ce soir-là, s'ouvre à ces rencontres dont la poésie est la médiatrice. Le premier invité est une insolite et remarquable figure de la vie artistique et spirituelle contemporaine, habitant à Marseille : le peintre et prêtre André Gence. Peintre subtil et orateur intarissable, André Gence a la passion du témoignage qui semble défier son âge vénérable. De son oeil pétillant, de sa voix fragile et prenante, il communique une énergie pour tout ce qui le fait vivre.  Il sait s'indigner quand il le faut et attiser les enthousiasmes, d'où qu'ils proviennent. Ce soir-là, André Gence dans son inséparable costume gris, emporte l'auditoire vers une méditation, entre sourires et convictions,  qui ne sera pas oubliée. Homme à soulever des montagnes, au moins dans les esprits trop humains, il montrera aux premiers habitants du Scriptorium que la première page est toujours à écrire. 

 

                                                                      « La nature est un texte »

 

          Extraits du mot de bienvenue de Dominique Sorrente

 

« On inaugure aujourd'hui les rencontres du Scriptorium. D'entrée de jeu, disons-le : inutile de comparer ce moment singulier avec la Cité de la Réussite qui se tient actuellement au Pharo à Marseille... Le Président de la République n'est pas annoncé. L'auditorium est plus confidentiel. On garde près de nous la devise de Pierre Seghers: "seuls quelques-uns"...

 André Gence est l’exemple d’un artiste complet, au sens où Thomas More parlait « d’homme complet ». Seul avec son chevalet, mais aussi créateur de vitraux pour des églises ou des lieux publics, animateur d’ateliers pour enfants des quartiers pauvres, inventeur de sessions de peinture, et, bien sûr, prêtre dans son ministère… Complet, parce que tout cela en lui n’est pas séparé. Aujourd’hui, nous allons regarder des peintures en présence de celui qui les a fait naître. Et en agissant de la sorte, nous aurons aussi une leçon de vie intense à partager… 

…C’est un homme qui sait que « tradition » signifie transmettre, passer de la main à la main. Rien de celui qui se drape dans sa petite gloire.  André à 82 ans n’en finit pas d’agir au quotidien. Son oeuvre expérimente la parabole des pains multipliés. Pour tout artiste, pour tout amateur d’art, la conscience de ce passage de signes à travers le temps est une expérience capitale. Avec André Gence, le Scriptorium peut éprouver la vérité d’un art qui relie les hommes… 

…Il y a moins de dix ans que nous nous connaissons, cher André. Dès notre première rencontre, il y avait pour moi une évidence : celle d’une amitié nourrie à plus qu’elle-même : la source première où fin et commencement se rejoignent et s’allient.

 Cher André, je suis heureux que ce premier moment du Scriptorium soit placé sous le signe, ô combien fraternel, de ton aventure artistique ».

Marseille, le  20 novembre 1999

 

*

« Je suis en moi quand je suis relié

à un Autre que moi   » 

 

*

 

 

Regarder un tableau d’André Gence

 

 

 

La première émotion : ténue comme une braise

survivant sous la cendre .

 

 

Aux ténèbres surmontées, devant le seuil  Demeure du mystère - AGence.jpg  

perlé que l'aube franchira

 

 

- et quelquefois, avant de s'élancer,

colombe de feu vif, elle s'annonce

 

 

pareille au crépi d'une tiédeur,

frémissement de tourterelle à la face d'un mur -

 

 

le peintre est le témoin de la lumière essentielle

plongeant son ombilic au goudron de la nuit,

 

 

émanation par la nuée d'inconnaissance pure

et signature de la Joie .

 

 

Icône de la liberté passant les portes,

révélée, révérée comme le centre

de toute profondeur,

 

 

on ne te représente pas .

 

 

                                             André UGHETTO

 

 * 

 « En peinture, je voile et je dévoile » 

*

 

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 *

 

« La couleur est secondaire, fille de la lumière »

 

 

 *

 

 

Sur André Gence, biographie sur le site de Terre de Lumière.

Voir aussi  Art et spiritualité.

 

 

14 décembre 2008

Le sens de l'humeur

 

 

L’époque requiert autre chose que de fades ressassements, des discours de mise en conditionnement sur la sortie d’une crise dont nous ne savons pas même épeler le nom et qui nous tient lieu de réserve en hystérie. La vie mérite plus que joliesses en sucre, visages dépités devant une caisse d’hypermarché ou exercices douteux de mise en urne.

 

Devant l’enchaînement des rouages qui nous gardent collés à la métaphore de la machine, que proposer, que dire ? Nous n’avons que faire de « faire bouger les lignes » (laissons aux pêcheurs et aux poissons ce grand art) comme s’exténuent à le répéter ceux qui ont le "sentiment" de tout dans leurs commentaires journaliers. 

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Nous sommes démunis, c’est un fait. Un fait et une chance. La pauvreté essentielle des mots, dont le sac dans lequel nous piochons, appartient à tous. La seule question alors qui importe est la suivante : quels mots choisirons-nous pour passer le trottoir, brouiller les codes, risquer un vrai bonjour, adresser les messages personnels  qui  annoncent un débarquement de l’âme ?

 

Ce que nous voulons apprendre à vous offrir, toujours mieux : des humeurs de sacre et de massacre, spontanément distribuées. Au gré d’événements manifestes ou insoupçonnés. Tentatives d’aller visiter l’envers du décor, le trou dans la serrure, les dévastations au réveil et le génie du millimètre accompli en tenue d’insecte. Elles sont colères sans auréoles contre les lieux communs qui nous badigeonnent malgré nous ; elles s’espèrent salutaires, au moins comme les planches qui n’ont pas encore atteint leur état de moisissure sans retour.

 

Le Scriptorium, en doutiez-vous,  est aussi un petit village latin qui résiste contre tous les envahisseurs de la parole-poésie. Pays de flèches acérées qui rêvent de surprendre un jour la surprise, sans pour autant en faire tout un plat. Terre meuble d’une caravane invisible qui passe. Geste d’insurrection des phrases et d’avènement du rire nouveau.

Un cryptorium, si l’on veut ! 

 

Pour saluer le tournant de l’année qui vient, notre vœu pour vous et vos proches est que la joie d’être ensemble circule de fond en comble, de la cave au grenier, et par toutes les trouées du jour, parce qu’entre nous et ceux qui nous rejoindront, il y a de plus en plus à voir comme à entendre et à toucher.

 

 

 Dominique Sorrente

 

 

12 décembre 2008

Poesia « al dente »

 

 

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LE SCRIPTORIUM
organise sa
Tablée des Poètes
 « Promenade en poésie italienne contemporaine »

le samedi 10 JANVIER 2009  12 H 00
* * *

La poésie italienne contemporaine servira de fil rouge à notre Tablée du Script épiphane qui se tiendra au premier étage du restaurant vénitien        Il Palazzio, sur la Corniche à Marseille.

L'une des originalités de la poésie italienne contemporaine est qu'elle n'a pas délaissé les différents apports de «ses langues» mais a, au contraire, cherché à les mettre en valeur. Cette composante dialectale servira de trame à notre rencontre-intervalle. Sans aucune prétention d’exhaustivité, mais en laissant parler notre ressenti et notre curiosité « intuitistes », nous irons donc à la rencontre de quelques voix majeures associées à des lieux qui les ont nourries : Cesare Pavese et le Piémont, Camillo Sbarbaro et Giuseppe Conte à Gênes, le Frioul de Pier Paolo Pasolini… Les auteurs et lecteurs présents donneront à entendre en version bilingue des aperçus de la diversité poétique italienne qui continue de se manifester aujourd’hui.

Cette promenade nous conduira jusqu’en Toscane, où André Ughetto évoquera  Les Remparts de Pistoia  de Bigongiari et nous entretiendra également des poètes de la Métamorphose.

Un troisième temps nous permettra d’échanger sur de futurs projets inter-culturels avec des régions d’Italie.

Ceux qui le désirent peuvent participer aux préparatifs de cette rencontre-intervalle en nous adressant un texte de leur choix, accompagné de sa  traduction, d’un auteur italien contemporain qui les a marqués, ou toute réflexion utile sur les tendances de la poésie italienne d’aujourd’hui (livres, revues, festivals, etc).

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08 décembre 2008

Frontière de l'absence

 

 

 

Femme de l'absence

Femme assoiffée

 

 

Où sont tes mots ?

 

 

Le vide creuse sa morsure au ventre de l'âme

le feu remonte la gorge

sel au bord des paupières

 

 

Quel est ton nom ?

 

 

La lame t'aspire vers l'abîme

Avant la parole

Avant le souffle          Avant

le regard

 

 

Quel est ton cri ?

 

L'inutile

  

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Le soleil

s'est fait nuée noire

 

 

Où vas-tu ?

 

Je cherche un pays perdu

 

 

Filigrane du doute

Les désirs s'altèrent dans une nuit marine

Le pas se fige dans une douleur calcaire

 

 

Intégrité broyée

Mort ébréchée

 

L’écriture  redresse l'abîme

 

 

 

Geneviève Bertrand

(extrait de Frontière de l'absenceÉclats d'encre, 2008)

 

 

05 décembre 2008

René Char : son pays est mon pays

 

QU'IL VIVE !

                                                                

Ce pays n'est qu'un voeu de l'esprit,

un contre sépulcre.

Dans mon pays, les tendres preuves du printemps

 et les oiseaux mal habillés sont préférés

aux buts lointains.

La vérité attend l'aurore à côté d'une bougie.

Le verre de fenêtre est négligé.

Qu'importe à l'attentif.

Dans mon pays,

on ne questionne pas un homme ému.

Il n'y a pas d'ombre maligne

sur la barque chavirée.

Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays.

[…]

Il y a des feuilles, beaucoup de feuilles

sur les arbres de mon pays.

Les branches sont libres de n'avoir pas de fruits.

On ne croit pas à la bonne foi du vainqueur.

Dans mon pays, on remercie.

 

René Char,

dans La Sieste blanche in Les Matinaux,

Gallimard, 1950

 

 

 « Ce pays n’est qu’un vœu de l’esprit, un contre sépulcre » nous dit Char, et pourtant, j’ai le sentiment tangible de sa réalité, de sa vie par-delà la naissance et la mort. Les oiseaux, l’aurore, la bougie, le verre de fenêtre ; la liberté des arbres et le remerciement, touchent concrètement la terre et l’idée. Ce pays n’est qu’un vœu, mais il est en amont de toute vérité.

Cela, René Char le sait : « Dans mon pays, on ne questionne pas un homme ému. […] Bonjour à peine, est inconnu dans mon pays. […] On n'emprunte que ce qui peut se rendre augmenté. […] Dans mon pays, on remercie. ». Je retrouve dans ces mots simples l’épure râpeuse des phrases courtes et nettes de mon grand-père vigneron, l’idée d’une éthique accrochée à la terre, parce-qu’elle est sous nos pieds et nous fait tenir droit.

Si le pays de René Char est un pays mental, il n’est pas éthéré ; sa poésie est foncièrement étrangère à toute évanescence. Sa vérité s’ancre dans la terre de Vaucluse et la chair des hommes qu’il côtoie. Char est un paysan qui charrue le pays avec ses mots, un paysan pour lequel la terre nourrit la poésie. L’éditeur José Corti disait de lui : « Char ne croit probablement pas beaucoup à l'inspiration ; mais, au hasard d'une rencontre, à l'aimantation des êtres et des choses. Il sait que le poète est un médium qui perçoit, sait le lieu et la prise. Quand il laboure, il pèse sur la terre ; il va toujours plus loin ; il revient sur le sillon autant de fois qu'il faut. Un manuscrit de Char est toujours la recherche de la dernière perfection. ». Sa poésie est attentive à la nature et soutient l’homme, « […] hiver de 1943,  hiver de la nature confidente et de l’homme pourchassé. », en est un témoignage dans sa pleine dureté.

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Les dentelles de Montmirail (cliché O. Bastide)

 

Le pays de René Char est un pays parcouru, arpenté ; Char est un géomètre de la base et du sommet. Son regard prend l’espace et foudroie : « Dans la plaie chimérique de Vaucluse je vous ai regardé souffrir. Là, bien qu’abaissé, vous étiez une eau verte, et encore une route. Vous traversiez la mort en son désordre. Fleur vallonnée d’un secret continu. ». Il va, le plus souvent, en son cœur, entre Dentelles de Montmirail, Ventoux et Luberon. Là est son pays, au pied du « mont Ventoux, miroir des aigles » ; là, où « L’aphyllante lunatique », « l’aubépine […] verte et blanche », poussent  près de « routes qui ne promettent pas le pays de leur destination », près d’un « sentier qui ne mène qu’au cœur ensanglanté de soi, source et sépulcre du poème », qu’il soit Le Thor, Venasque, Thouzon, Sivergues, lieux mythiques, et non exhaustifs, de l’attachement. Il parle « aux riverains de la Sorgue », car ils sont ses voisins, car ils sont aussi « l’homme granité  […] de Lascaux » et  « l’homme de l’espace ». S’il fallait lui assigner une adresse précise, il serait l’homme des Névons, l’homme des Busclats, l’homme qui reconnaît l’alouette et la bergeronnette, désigne le vipereau. 

 

Partage eaux Sorgue.jpgQuand « Le pays natal est un allié diminué » signe le lien viscéral du poète avec les terres qui l’ont vu grandir, cela signifie encore son absence de nostalgie véritable d’un passé révolu ; il lui importe plus de porter « les chants matinaux de la rébellion ». Parfois, pourtant, s’exprime la tentation des regrets : « dans le sentier aux herbes engourdies, la chimère d’un âge perdu souriait à nos jeunes larmes ». Mais la « chimère » laisse place à la « vie future » de « ton visage quand tu dors ».

René Char, homme à la gueule terrible des révoltes humaines, parle, avant tout, de l’homme à l’homme. Son pays est assentiment, parce qu’il est résurgence ; il est bras et verbe tendus vers le ciel adossé à la falaise de Vaucluse sans volonté d’échappatoire :

 

« Un oiseau chante sur un fil

Cette vie simple, à fleur de terre.

Notre enfer s’en réjouit.

 

Puis le vent commence à souffrir

Et les étoiles s’en avisent.

 

Ô folles, de parcourir

Tant de fatalité profonde ! ».

 

Son pays est le mien, si je suis à l’écoute des pierres, si je le sais part de ma chair, presque mon être. Son pays est le mien quand je suis attentif au souffle d’un ruisseau, quand le gouffre sous mes pas ouvre le cosmos. Son pays est le mien par l’écriture du drame nourri des lieux et des feux qui l’habitent :

« Quand s’ébranla le barrage de l’homme, aspiré par la faille géante de l’abandon du divin, des mots dans le lointain, des mots qui ne voulaient pas se perdre, tentèrent de résister à l’exorbitante poussée. Là se décida la dynastie de leur sens. ».

Là naquit le poème, dans le soupçon incontesté de sa parenté avec les dieux, l’inatteignable et l’espéré…

 

Olivier Bastide

(Malaucène, Carnets du Ventoux n°57, octobre 2007)

 

 

Rare le chant...

 

Rare le chant du bouvreuil triste,

L'hiver admiré du Ventoux ;

L'an nouveau décuple les risques ;

(...)

L'écervelée source séduite.

Le soleil divisé devient ce soir gravide.

 

 

René Char, in Éloge d'une soupçonnée

                                  (Gallimard, 1988)

 

 

 

 

 

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         29.III.2008

 

 

 

 

 

 

 

04 décembre 2008

Propos du Futur Antérieur

 

 

C’est bien connu, les poètes entretiennent une relation ardente, équivoque, souvent déconcertante, avec les temps des verbes qu’on enseigne à l’école. Il leur arrive de malmener le présent à lui donner le tournis, de déplacer les imparfaits dans d’improbables futurs, de jouer le conditionnel comme une certitude dérobée de l’instant, prédire l’éternité dans un paysage à l’ancienne.  Ils disjoignent, ils relient, ils interrogent sous toutes ses coutures la courbe du temps qui a bien des difficultés à demeurer docilement euclidienne. Bref, ils évoluent ici comme ailleurs en univers joyeusement instable.

 

Le futur antérieur apparaît dans le dispositif du Scriptorium comme un temps particulier propice à conjuguer à la croisée des dimensions. Il y pointe sûrement la sensation de la perte irrémédiable qui emporte avec elle le coffret des souvenirs. On peut aussi lui découvrir la vertu d'un rare moment où l’accomplissement n’est pas encore clos, mais où déjà il se donne à lire. On aura vécu, disent les écrits de ceux qui égrènent ces pages. Sous-entendu, cela en valait bien la peine et la joie, toutes ces rencontres de mots et d’âmes en errance…

 

On peut aussi s’embarquer dans une gamme de l’esprit qui vous fait regarder aujourd’hui dans un déjà futur qui apprend à se retourner. Nous nous serons bien amusé, après tout…

 

Le fonds du Futur antérieur est ainsi toujours en chantier, fait de ces boucles qui nous font passer sur les instants d’hier comme sur ceux de demain pour inventer des solutions, insaisissables par nature.

 

Au grand jeu de la coïncidence qui est le nôtre, l'aujourd’hui qui nous requiert aura ici cette humeur d’un jour qui lève, toujours paradoxal. Un point sur une géométrie de fortune où nous n’en finissons pas d’apprendre à nous loger, toi, moi, et tous les scripteurs de passage, les perdus de vue comme ceux qui pointent à l’horizon. Le « toujours maintenant » en exercice de cordée.

 

                                                                      

Dominique Sorrente

 

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Vous avez dit "Intervalle" ? 

  

Le Scriptorium se présente sous la forme d’INTERVALLES où se réunissent poètes, artistes et lecteurs du groupe, membres de l’association ou invités d’honneur.  Chaque Intervalle est l’occasion de vivre une expérience de création partagée, à partir de thèmes proposés en amont, d’évocations de lectures et de toute autre digression intempestive, l’imagination du moment faisant le reste !  Seule loi de l’Intervalle : que la poésie vivante soit le fil d’Ariane des travaux.  Quelques thèmes explorés : «Poésie des éléments», «Lettres amoureuses ou pas», «Musique et Poésie : comme une partition », «Marseille, Glasgow, etcetera », «Poètes phares et poètes voisins», « Danse Improésie »,  Hommage à Louis Brauquier...

Les travaux réalisés dans le cadre des Intervalles du Scriptorium sont vécus comme des moments particuliers et irremplaçables, chacun repartant ensuite dans sa vie personnelle en ayant fait son miel des paroles échangées. Au-delà de ce temps spécifique, les membres du groupe colligent un certain nombre de traces qui constituent le Fonds du FUTUR ANTÉRIEUR.  

 

 

 

 

 

 

 

 

02 décembre 2008

En malle de Légende V

 

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Au Scriptorium... de Marseille !

 

 

Depuis l’enfance, je ne connais pas le Vallon des Auffes. Ni les Catalans. Enfin, je ne connais pas… je connais bien un peu. Comme un touriste.

Un de passage. Il y a peu, je me suis assis dans un cabinet de pédiatrie du boulevard Cieussa ; maintenant, je suis, par intervalles, du quartier.

Mon accent vauclusien me fait immanquablement reconnaître pour quelqu’un du nord, moi qui suis du sud jusqu’à la moelle… mais j’ai vu les amarres des pointus depuis le haut du pont, alors… La dernière fois, c’était dans une maison de jeux municipale. Une curiosité. La prochaine, chez des retraités, peut-être… L’écritoire des poètes est  nomade, enraciné dans un périmètre dont l’horizon maritime tranche avec le bitume.

Quelque part, quand je rejoins le Scriptorium, je vais à Marseille, chez Doumé… J’aime ça ! J’attends mon premier pastis sous la Bonne Mère ; mon poème suivra !

 

 

Olivier Bastide

 

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