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09 juillet 2022

LOUIS BRAUQUIER par Junie Lavie

 

LOUIS BRAUQUIER par Junie Lavie

 

Et s’il n’y avait plus... que les ports et les cargos, les bars et les paquebots, les phares et les épaves : une vie à 15 nœuds, houleuse et indolente, maritime et hauturière. Cap au 180. Plein Sud ! Au commandement : Louis BRAUQUIER, né en 1900 à Marseille, mort en 1976. Poète. Agent des Messageries Maritimes. Peintre. Plus connu du registre des affaires maritimes que des manuels littéraires. Une œuvre pourtant. Une œuvre que l’on peut lire à fonds de cale ou à bord des premières. A bord ou à quai. Qui naît dans le Vieux-Port et file vers des iles lointaines, au-delà de Suez...

La vie est une aventure
Qui part pour l’éternité.
Je compte les encablures
Qui traînent ma destinée.

Nous avons l’inquiétude
Du visage de la mer.
Une angoisse d’or dénude
Notre cœur.

L’horizon clair
S’emplit de beaux équipages
Qui viennent pour débarquer
Et jettent sur le rivage
La merveille des dangers.

Villes Sud-Américaines,
Ports nègres du Sénégal,
Gao qui dort dans la plaine
Du fleuve équatorial,

Tandis que nous fumons la pipe
Sur le Vieux-Port chaud et doux,
De nostalgiques visites
Nous entretiennent de vous.

La vie est une aventure, Et l’au-delà de Suez, 1923

 

Enfant, Louis Brauquier connaissait déjà l’ambiance du port : « Dès que j’ai su marcher, on m’emmenait à chaque arrivée et à chaque départ de mon oncle à la Joliette. Les navires étaient des paquebots d’assez faible tonnage, construits pour la course, ils transportaient le courrier, ils étaient amarrés perpendiculairement au quai, le long des mahonnes qui oscillaient lourdement sous les pas. (...) Jamais je n’ai oublié l’odeur des coursives, où se mélangeait celle de la peinture fraîche, celle, poivrée, qui venait des cales et celle, opaque, de l’opium que fumaient dans leurs postes, au-dessus de la ligne de flottaison, les boys chinois. »

A 18 ans, Louis Brauquier se fait embaucher sur le port, comme commis en douane. Parallèlement, il entame des études de droit, écrit des poèmes en provençal. En 1919, avec celui qui sera l'ami d'une vie, le futur écrivain de la Méditerranée Gabriel Audisio, il rejoint le comité de rédaction de la revue Fortunio, qui ne s'appelle pas encore les Cahiers du Sud. Il y rencontre, entre autres, Jean Ballard et Marcel Pagnol. En 1923, il passe sa licence de droit et le concours du commissariat de la Marine marchande pour entrer aux Messageries maritimes.

 

Et c’est en 1925 que Louis Brauquier embarque ! D’abord sur la Méditerranée, en tant qu’élève-commissaire aux Messageries Maritimes, puis de 1926 à 1960, il parcourt le monde au grès de ses affectations au sein des agences extérieures des Messageries Maritimes.

 

La rade de Toulon, le port de Villefranche,
les Lérins aux yeux purs,
Et Nice sur la côte aphrodisienne penchent
Des corbeilles d'azur.
L'escale de Ceylan les nuits de Singapour,
Les cuirassés d'Hakodaté,
Dans un halo mouvant de lumière, m'entourent
Et veulent m'emporter.
Eh bien ! c'est dit, je pars ; les grands embarcadères
Grinceront sous mes pas.
Je donne rendez-vous au prochain hémisphère,
Au café de l'endroit.
Nous verrouillerons sur un rafiot de fortune
Pendant des mois sans fin,
Nous irons voir comment se comporte la lune
Sur l'Empire abyssin.
Et nous découvrirons peut-être l'Atlantide
sans le vouloir,
Quelque part, par X degrés de latitude
D'un pays noir.
Vous resterez ici dans vos maisons, à l'ancre,
Vous penserez à nous,
Dans les soirs d'or où le couchant est comme un chancre
Sur le ciel mou.
Et nous nous saoulerons d'angoissants paysages,
Et des villes ensoleillées
s'approcheront en nous voyant sur les rivages.
Nous hanterons les quais
Lourds de clameurs, d'amour, de chaleurs odorantes
Et de noms étrangers ;
Notre équipe sera partout la plus violente,
On entendra hurler
Nos voix dans les bordels, les grands soirs de bagarre
sur la côte d'Asie,
A Péra, Colombo, Hong Kong ; les plus bizarres
De nos amis
N'auront fait que vingt fois le tour de la planète ;
Ceux qui riront de nous,
Se feront assommer à coups de casse-tête.
Nous entrerons partout
Par la force des poings. Puis quand notre équipage
Rassasié de bourlinguer
Sous de lointains soleils, à travers les naufrages
Parlera de s'en retourner,
Un beau jour nous vous reviendrons : lorsque la hune
Criera : " Marseille sur bâbord "
Vous verrez s'amarrer vainqueur de la Fortune
Notre galion d'or.

 

L’appel des ports, Et l’au-delà de Suez, 1923 



  • En 1926, Louis Brauquier débarque à Sydney, en Australie. 

 

D’étranges matins blancs se lèvent sur Sydney 

Dérivant lentement de la mer antarctique

De grands brouillards confus enveloppent la ville

Où flottent d’anciens parcs et des banques de pierre,

Des fantômes de rues et des ombres opaques

D’hommes, vite abolis, et que nul ne rappelle

De ces limbes qu’un jour aucun soleil peut-être

Ne viendra disputer aux glaces du néant.

 

Brouillard à Wooloomooloo (Sydney), Feux d’épaves, 1970



  • 1930 : Louis Brauquier est à Nouméa, en Nouvelle-Calédonie.

 

Sur la plage de l’Anse-Vata, déserte en ce matin d’hiver,

un petit oiseau de mer se promène : 

important le jabot gonflé,

les ailes croisées derrière le dos et la patte raide.

Il marchotte, inspecte, picore à droite,

fait deux pas à gauche, tourne le bec vers chaque bruit.

 

C’est le chevalier-guignette,

bonne noblesse de robe,

un peu vaniteux,

cousin de l’orageux pétrel.

 

Nouméa, I, Feux d’épaves, 1970

  • 1934 : Alexandrie, Égypte

 

L’agence des Messageries Maritimes s’élevait sur l’emplacement d’un temple gréco-égyptien dédié à Ptolémée Philopator et à sa femme Arsinoé.

 

Inoubliables dédicataires qui n’ont pas oublié, et reviennent errer, à la nuit, dans les salles,

Et les couloirs déserts,

Terrifiant le planton de garde, livide sous son tarbouche,

A travers l’Exportation et le Contentieux ;

Arsinoé tenant dans les téléphones de discours hiéroglyphiques et pleins d’oiseaux,

Tandis que Philopator essaye de durer jusqu’au matin,

Fatal aux ombres

Pour prendre au comptoir des Passages

Un billet autour du monde post-ptoléméen.

 

Alexandrie, Égypte, III, Feux d’épaves, 1970



  • 1941 : Shanghaï, Chine

 

...Pendant la manœuvre, le jour s’est levé.

Le long du wharf, à la place où était le navire, on voit maintenant passer de légers sampans.

Le père et la mer, debout, rament ou godillent.

Les enfants dorment, emboîtés sous les couvertures. On distingue les têtes aux cheveux noirs, raides, qui dépassent et les petits visages ronds, sans défense, dans l’abandon du sommeil.

Shangaï sort de la nuit sous une brume douce. La lune est encore haute et des nuages roses flottent au ciel parfait.

 

Shanghaï, Aubes sur la rivière, Feux d’épaves, 1970



  • 1948 : Diégo-Suarez, Madagascar

 

Sur la terrasse indienne, au-dessus de la mer,

le jour naît avant l’aube

quand,

enténébré de sommeil et de la couleur du musicien,

sonne, dans le camp proche,

le réveil au clairon de l’Infanterie Coloniale Mixte.

 

Et déjà la mousson secoue les gousses des bois-noirs.

Les grandes brises de Sud-Est dans la hauteur du ciel,

au ras de l’Océan qu’elles émeuvent,

éventent l’île obscure,

Échevelée de sisal,

foulée de zébus en hordes,

bloc de graphite et d’or,

allongée, immobile au large du Mozambique.

 

Diégo-Suarez, I, La terrasse indienne, Feux d’épaves, 1970



  • 1951 : Saïgon, Viet-Nam

 

I, Saison des pluies

 

Soir de Dimanche.

Il pleut. La pelouse est dans l’eau.

 

Là-bas, à quai, sous les tauds luisants, ou les cales fermées, leurs ponts déserts, l’André-Lebon, le Sagittaire, le Ville-d’Amiens, le Fir-Hill, le Sontay,

les marchandises bâchées sur les appontements, 

les coolies réfugiés dans les camions aux toits convexes pareils à d’énormes coléoptères bruns,

attendent que ça cesse ou que ça s’interrompe.

Et plus loin, 

sur les bouées,

invisibles au milieu de la Rivière,

l’Espérance et le Beech-Hill, noyés de pluie et comme abandonnés,

Contemplent ce paysage de marécage et de désespoir, où se lèveraient, sans surprendre les grands lémuriens.

 

(...)

 

II

 

Sur la rivière de Shangaï, somme sur celle de Saïgon

longtemps

nous avons rêvé la mer inaccessible.

 

Saïgon, Feux d’épaves, 1970



  • 1952 : Ceylan, Sri-Lanka 

 

Purifiés par la mousson fraîche au sortir du détroit, portés par une mer grise, nous verrons cette nuit, le feu de la pointe de Galle, Tarshish des Phéniciens.

 

La forêt des Upanishads, les temples des Avatars, les Dieux aux polymorphies monstrueuses

Nous accueillerons avec la police de l’Immigration et le Comptroller of Customs.

 

Je regarderai le soleil tournant sur les palmes,

Avant de me baigner dans cette frange d’écume dont les vents saisonniers fleurissent l’Océan Indien.

 

Ceylan, I, Feux d’épaves, 1970

A la fin de l’année 1960, Louis Brauquier, prend sa retraite et s’installe à Marseille. Il partage son temps entre la ville et sa maison de campagne « la Poussardière », à Saint-Mitre-les-Remparts. Il meurt à Paris en 1976. Sa dépouille est enterrée auprès de sa femme Georgette, à Saint-Mitre-les-Remparts.

 

Certains voudraient que je cultive cette terre

Où poussent en désordre et l’olive et l’amande,

Les figuiers pareils à des animaux anciens,

Pleins de mémoire, dont les têtes touchent le ciel ;

Que je sème des plantes utiles, vivrières,

Des tomates, de l’ail, des oignons rouges, blancs,

Pour les soupes de paysan que je me fais,

Parfois, quand l’hiver s’épaissit au crépuscule ;

 

Que je me baisse vers elle.

                            Mais je suis vieux,

Et j’aime l’abandon sur quoi veille, indulgente,

La déesse qui n’oublie pas les temps fertiles.

 

Saint-Mitre-les-Remparts, Hivernage, 1978



Louis Brauquier fut aussi un grand amateur de peinture. Il commence à peindre, en 1953, en autodidacte, et ses tableaux lui inspirèrent plusieurs poèmes réunis sous le titre « Peintures », parus dans le recueil Feu d’épaves, chez Gallimard, en 1970 : 

 

Peindre

 

Activité inutile, désuète, foncièrement inexacte 

et difficile par-dessus le marché.

 

Écartée toute idée de lucre : on peint pour inventer.

Ou peut-être parce que la toile le veut.

À mesure, d’ailleurs, croissent ses exigences.

 

Pour elle,

tels les dieux maladroits des genèses,

l’homme crée, à son tour, la lumière et le ciel,

les arbres et les eaux, les nuages, les ombres,

les jardins et, parfois,

un petit être humain, dont il se croit responsable.

 

Frénétique et patient, il écrase des tubes,

mélange des couleurs et gratte sa palette.

Il s’en met sur les mains comme sur la chemise,

dans les cheveux aussi, et pense qu’à ce prix

il doit découvrir la réalité du monde.

 

Il jure, car il va se chercher des problèmes.

Il souffre, car il ne sait pas s’il va réussir.

Il ne sait jamais s’il a réussi.

 

Il ne réussit jamais.

 

Il est heureux.




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Bibliographie

 

Je connais des îles lointaines, Poésies complètes, Louis Brauquier, Éditions de la La Table Ronde, Paris, 1994

Louis Brauquier, poète au long cours, une exposition des Archives départementales des Bouches-du-Rhône, Marseille, du 4 novembre 2000 au 11 février 2001

« Le poète au long cours : "Je connais des îles lointaines, poésies complètes" », Antoine de Gaudemar, Libération du 5 janvier 1995 : https://www.liberation.fr/livres/1995/01/05/le-poete-au-long-cours-je-connais-des-iles-lointaines-poesies-completes_121152



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