24 octobre 2009
Jean-Marie Berthier, poète du haut coeur
Cette ligne de vie dans l'exil de parler
Il faut entendre Jean-Marie Berthier quand il allonge sa mémoire, quand il accueille en page les chiens perdus de l’amour, les terrains vagues et le « clair de corps ». Sous sa plume, on découvre une étonnante évidence qui n’a que faire des empêchements contemporains, des manques langagiers qui assèchent, du faux imprononçable.
C’est que pour ce poète du haut cœur, l’enjeu a depuis longtemps avoué sa mise : survivre au malheur des séparations essentielles, témoigner du lien entre les vivants et leurs disparus, tenter en mots de fortune l’amitié du passe-muraille et l’accompagnement des étoiles. Et croire cela surtout au cœur du vertige humain:« On n’a jamais vu l’éclair/ oublier la nuit ».
Gorgée de scènes, prises au lointain de l’âme, une poésie se déroule alors en chant de troubadour, portée par une voix ardente et chaude, reconnaissable entre toutes. C’est une boussole de langage à tenir, vaille que vaille, qui nous rappelle, au cas où nous l’aurions oublié, que l’amour parle en poésie comme en sa langue première, et encore que le poème, enfant aux bras ballants, reste la seule et si précieuse monnaie du jour pour porter le « fardeau de douleur de ma peau ».
Aux éditions MLD (www.editions-mld.com), est paru en 2009 le très bel ouvrage « Attente très belle de mon attente » où le lecteur retrouvera la « gravité foudroyée » de l’auteur des Arbres de Passage, son émouvante célébration du temps cathartique de la conscience.
Dominique Sorrente

LE FEU JARDINAIT EN SILENCE
Ce qui fut dit
fut aimé
Ce qui fut fait
fut chanté
dans ce temps
levé comme une gerbe
Le cœur dessinait ses collines
et la peau ses labyrinthes
mais seul un vent mauvais
pouvait en elle s’égarer
Le feu jardinait en silence
les ailes des oiseaux déchus
Ce qui fut dit
fut jeté
Ce qui fut fait
fut coupé
Sans aucun jugement
furent tondues les gerbes
Jean-Marie Berthier
(extrait de Attente très belle de mon attente)
16:31 Publié dans Anthologie Poètes de la Coïncidence | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note | Tags : jean-marie berthier, poésie contemporaine
Un si ardent désir de mot à mot
© Photo Daniel Vincent
Le poète vit le plus souvent seul sous l’escalier où il entend parler de lui comme d’un mort. C’est contre cette imagerie que le Scriptorium s’est créé, en lieu d’utopie vivante, avec le désir de réunir quelques poètes, artistes et lecteurs, dans leurs solitudes consenties, et d’aller à plusieurs, en ce début de XXIème siècle, à la rencontre des mots, avec leur énergie insoupçonnée.
Fondé en 1999, le Scriptorium est né en un temps symbolique, passage espéré, déplacement des horizons. L’époque est à la mise en scène de l’intime, à l’ustensilisation du langage, à la compulsive agitation financière ; elle porte aussi la précarité de la survie planétaire, la recherche de nouvelles formes de relations d’échange, l’attente de paroles qui mettent en chemin et tonifient l’ardeur à vivre. Nous pensons que, dans cette époque de bouleversements, la poésie se doit de proposer un désir d’écologie de l’esprit, capable de lier la biodiversité du langage avec un goût approfondi pour le bien commun.
Trois mots désignent cette aventure que nous menons depuis dix ans :
Marseille, la ville foisonnante, dispersée, souvent rebelle, parfois injuste et toujours créative. C’est dans le petit port de pêche du vallon des Auffes, à la marge de la grande cité que notre projet a vu le jour. Comme une promesse d’embarcation. Minuscule, peut-être signifiante. Nous vivons en sémaphore de poésie dans ce port qui annonce la permanence de la rive et la mobilité renouvelée des départs et des arrivées.
L’esprit de coïncidence : il se diffuse entre nous, poètes, artistes, lecteurs, comme l’art de trouver la juste longueur d’onde entre le monde du dedans et le mystère de l’autre. Il est ce mouvement de l’être qui refusant la seule métaphore mécanique du langage consent aux lâchers prises de ce qu’il ignore, mais avec l’accueil lucide et travaillé de l’inconnaissable. La coïncidence se retrouve tant dans l’exercice individuel du poème, propice à la réception de la part secrète, que dans les dispositifs polyphoniques que nous pratiquons, comme celui des Intervalles, du Pictodrame ou de la poésie chorus.
La poésie à ciel ouvert est notre paysage naturel, parce que nous croyons que la poésie parle à chacun et qu’elle doit circuler à travers l’ensemble des formes contemporaines qui vont de la voix haute à l’intimité des inscriptions sur murs, des cartes-poèmes aux traces sur la blogosphère… Ciel à plusieurs dimensions qui donne le vertige autant qu’il nous attire. Nous parions sur une intelligence collective à développer avec les mutations technologiques qui nous obligent à repenser notre métier d’auteur. Le « ciel ouvert » désigne cet esprit d’aventure qui ne va pas sans conjuguer le geste d’écrire avec les risques d’intempéries …ou d’insolation.
Les auteurs que nous accueillons dans cette anthologie naissante et qui s'étirera à son rythme imprévisible durant la saison 2009-2010 portent, chacun à sa manière, cette promesse de vie intense qui nous fascine.
Bienvenu au lecteur de passage qui séjournera, même un instant, dans ce lieu-dit ouvert.
C'est avec lui que nous apprendrons ensemble à déchiffrer ce que nous disent les jours et les nuits.
Notre métier sur ces pages en genèse : copistes de l'inattendu.
Dominique Sorrente
10:29 Publié dans Anthologie Poètes de la Coïncidence | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : le scriptorium, poésie contemporaine
20 octobre 2009
D'un printemps à l'automne
© Photo lmapix
Feuille de mars…
Feuille je suis
Feuille je serai
Volée par le vent à la cicatrice de l’arbre
Platane solaire
Figuier en larme
Tilleul habité de tendresse vert pâle
Feuille Feu Folie
Ardeur à vivre jusqu’à l’extrême
Fureur de sève à chaque nervure
Echappée de la racine ancestrale
Feuille Yeuse Yod originel
Tenace et âpre
Tu te plies à la direction soufflée par le vent
Tu inscris ton signe dans l’espace
Feuille Œil Oiseau
Vigilance c’est éveil
Dans la verticalité qui érige un sens nouveau
Joie plumeuse et libre
Feuille je suis
Feuille je serai
Dans l’éclat végétal du mot
Geneviève Bertrand
14:21 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : geneviève bertrand, poème, printemps
16 octobre 2009
L'irraison d'écrire de Jean-Pierre Cramoisan
Dans un paysage polissé de tous bords, l’humeur en pétard de Jean-Pierre Cramoisan est insolite, salutaire également. On n’y trouve aucune maxime pour déjouer les insomnies et les déversements de blues, aucune consolation à bon marché, pas trop de résolutions, non plus ; et pour les modes d’emploi d’envolées glorieuses, on repassera… Et pourtant, quelque chose attire l’œil, comme une manière instinctive d’attraper une baudruche, de multiplier les tours de piste, de redemander de l’assaisonnement. Le style y va sans ménagement, bizarroïde, débridé, marchant de guingois, libre avant tout de tenter ses incursions, ses bricolages de métaphysicien sur quai de gare d'après minuit. Ça éclate de tous côtés. Ça disjoncte. Ça trouble. Ça désespère proprement. Il n’y a plus alors qu’à attendre que l’apparition se produise : j’imagine l’écrivain penché comme un passe-muraille du vide, lâchant ses phrases à l’assaut du monde, tandis que ses mots n’en finissent plus de jouer à chat perché avec lui. En pleine déroute, savoir ainsi réjouir le passant-lecteur : tout un art d’écrire, en somme. Le témoignage qui suit en est la saisissante signature.
Dominique Sorrente

...Je crois vraiment que la littérature sert à défoncer les murs de la réalité et faire voler le monde en éclats. Ce qui ne veut pas forcément dire qu’il y a quelque chose derrière. Et comme les choses-trappes de l’esprit m’attirent davantage dans des culs-de-sac métaphysiques que dans des grandes avenues d’insouciance soleilleuse, autant y aller de bon cœur. Je ne vois pas d’issue par le bout de la lorgnette de cette vie et encore moins dans l’autre ou dans une autre. Je quête, comme je peux, clopin-clopant, dans les petits mystères de la mort, de l’âme, du néant, ou dans les multiples états de la décomposition de Dieu, en ne me tenant à aucune rampe, mais en me servant des armes de la moquerie, de la dérision, de la distorsion du réel, de l’absurdité, du grotesque et du dérèglement généralisé de l’écriture. Chaque fois que je tente de passer à travers les choses, j’y laisse des plumes ; je me sens vacillant, trempé par l’angoisse de faire un faux-pas et de me retrouver… Où ça ? Va savoir ! J’ai l’impression d’être pris dans un millefeuille de mots. Mais lequel d’entre eux peut qualifier le désespoir et le chagrin de l’impuissance à ne jamais comprendre la Vérité ? L’histoire de tout ce fourbi est déjà écrite et je ne fais, hélas, que repasser par-dessus la couche de mes contradictions. L’écrivain est une sorte de guignon de l’absolu, un clown a qui l’on aurait troqué son nez rouge contre une trompe et ses grosses chaussures contre pas de pieds. Dire les choses, tenir le ton, rester debout pour applaudir plaisamment à toutes les inepties qui traversent la nature et le monde ; rire pour ne pas crever d’être là, tant la farce est solide, voilà ce qu’il convient d’appeler le voyage dans le réel sans boussole, à l’estime, comme jadis les navigateurs vikings quand ils lançaient leurs drakkars à la conquête des mers.
La prochaine fois, si j’en ai la force, les moyens et surtout le courage, j’aimerais bien écrire un texte pour expliquer comment Grigri est parvenu à tuer le Temps...
Jean Pierre Cramoisan
Octobre 2009
On peut retrouver les textes de Jean-Pierre Cramoisan dans la Revue des Archers, dont le siège est au théâtre Toursky à Marseille.
06:28 Publié dans Le sens de l'humeur | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
12 octobre 2009
Métier difficile
© Photo Today is a good day
Métier difficile
for Jean-Max Tixier
Le tisonnier a remis les braises vertes
avant que nous ne soyons partis,
quelque chose de dur et de fixe
qui rendra le hêtre encore plus beau, plus cuivré, plus inaccessible.
Deerfield, Massachusetts
le 8 octobre 2009
09:08 Publié dans Brèves poétiques | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : jean-max tixier, andrea moorhead
08 octobre 2009
L'infime en résonance

© Photo Audrey Groult Baschet
Mouvements infimes
Pose ton regard
sur l’aile de la buse
et n’ouvre plus les yeux
Fais tien son cri
Emplis ta poitrine
de l’écho répandu
en vibrations sonores
Laisse l’oiseau
saisir sa proie
et accepte l’offrande
d’une goutte de sang
sur ton front
Une part de toi-même
danse dans son sillage
porté par le souffle initial
Corps désamarré
face tendue vers l’inconnu
ton attente immobile
a permis ce miracle :
un saut de l’autre côté du ciel
D’un battement de cils
tu regagneras la berge
riche d’une joie neuve
comme un rire d’enfant
Geneviève Liautard
17:21 Publié dans Les feuillets de poésie | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : intervalle danse-poésie, geneviève liautard
03 octobre 2009
Salut d'octobre à Jean-Max Tixier
Aurai-je encore sur la bouche ce froid de neige quand
l’aube surprendra mon ombre écartelée ?
Mon silence me porte. Fort de ce pouvoir le tapis du
conteur plane au-dessus des choses vivantes inscrites
dans la terre.
Et mon regard à son tour emprunte à l’aigle sa promptitude
de rapace lucide. Cruel, comme une bague cerclée
à la patte d’un migrateur.
(JM Tixier, La Traversée des eaux,
Sud 1984 )
CETTE TRAVERSÉE DES EAUX QUI NOUS RELIE
Un « homme chargé d’octobres » nous a quittés à l’orée de ce mois. Un homme truculent, incisif, une alliance de rondeur sociale et d’exigence à l’œuvre. « Je me détache des clartés pour telle mort dont le souffle emporte les cendres », écrivait-il dans La Traversée des eaux. C’est dans cette démarche de lucidité qu’il a accompli tant de pages, sur commande ou nourries de l’intérieur, par une forme d’infatigable souci de peupler l’espace et de vider son air, et de le remplir à nouveau..
Tour à tour et tout en même temps, professeur de lettres, féru de mathématiques et de science, main prêtée pour le superflic Van Loc, novelliste, critique d’art, maire d’arrondissement dans sa ville natale, Marseille, romancier, il se disait écrivain, avec la poésie en lieu d’incandescence pour la part fragile mais si précieuse qui n’en a jamais fini de la faveur d’un mot ou d’une image.
« Marche dans ton absence. Il n’est devant ton pas de mur qui ne recule dans la transparence des choses », disait-il encore.
Cette prolixité qui le caractérisait, en toute circonstance, il en savait à la fois la sève et les dangers. Mais il répondait avec un abattage qui déconcertait ceux qui l’entouraient.
Un poète fécond, gourmand de tout ce qui palpite, et pourtant tout en retenue : est-ce possible ? Dès qu’il prenait parole, dans cette voix si caractéristique où les phrases roulaient en s’échauffant, il n’y avait plus de place pour le doute. Le seul mode d’existence était d’avancer avec lui, dans cette persuasion de l’instant qu’il énonçait. Il aimait le paradoxal dans toutes ses variantes, se méfiant de toute pente idéologique, et toujours prompt à renvoyer la balle pour animer le jeu.
Pourtant au-dedans de tous ces gestes qui payaient de leur personne, Jean-Max Tixier portait en lui une contrée inaccessible dont il connaissait la brûlure et pressentait la destinée. Il écrivait encore : « S’il ne succombe pas aux premières marches, il apprendra cette part de lui-même venue à sa rencontre, depuis les confins opposés. La sagesse longtemps absente, ou courte. Comme l’ombre par les longs jours de canicule où le soleil pèse. Interminablement ».
Rien ne lui importait tant finalement que de se savoir poète au milieu du monde, voué à ce travail de la langue qui n’a de cesse. C’est ce qui le faisait vivre avec passion. C’est ce qui nous donne aujourd’hui l’impression qu’il est à côté de nous, continuant d’explorer cette autre mer qui soulève la phrase.
Dominique Sorrente
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Voir aussi l'hommage d'Alain Freixe sur La poésie et ses entours
Image : Portrait de Jean-Max Tixier par Jacques Basse
17:12 Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : jean-max tixier, poète


















