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Les feuillets de poésie - Page 3

  • Pierre-Albert Jourdan ~ Ébauche d'un paradis perdu

    Très loin, le craquement d'une écorce. Un arbre qui étouffe.


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    Il faut grandir. Les rêves sont prohibés. L'immémorial été a franchi les colonnes de la terre. Les saisons neuves déjà se bousculent et plantent leurs blasons. Et cette route infatigable passe par leur corps. Et ils se savent dans le sommeil liés à ce corps délirant, ils n'ont que lui comme miroir. La grande table de la terre !

    Il faut grandir ; ils grandissent, mêlés aux touffes de thym, aux romarins vibrants, aux fleurs brutales des grenadiers. Membres épars dans ce massacre, ils savent les liens. Ils se fortifient d'absence. (Les rides sont le langage du dieu).

    Il faut grandir encore mais déjà, comme un enfant émerveillé lance les dés, l'aube roule sur les collines. Il y a dans leurs muscles, au réveil, la trace d'un chemin inconnu.

    Qu'ils partent ! Qu'ils soulèvent la poussière ! Ô, qu'ils partent et que la poussière se tasse sur leur chemin, que la poussière leur soit douce !

     

    *

     

    L'homme s'éveille avec peine de cette longue nuit. Il s'arrache aux liens tissés. Il le croit. Il secoue sa compagne, comme si la prière de l'aube résonnait encore dans sa tête. Partir ! Mais il contemple ce corps allongé près de lui. Il lèche cette chair endormie. La chaleur monte dans ses reins. Et le désir s'échappe, glisse dans les terres, frappe l'ombre miroitante et se love dans les collines. Il gonfle la pâte des nuages, étoffe les feuillages, leur donne odeur puissante. Il entaille la terre, l'ouvre aux semences.

    L'homme et la femme marchent d'un même pas. La tâche n'est pas remplie, vide est encore l'horizon qu'ils ne foulent pas. Il faut donner un nom à cette beauté éparse, la convaincre d'exister.

    Ils franchissent des terres innombrables. Veulent-ils oublier ce lieu sauvage d'éblouissement et de terreurs ? Peuvent-ils fuir ? Ils ne fuient pas. Ils sont ces étranges intercesseurs sans rien connaître de la nécessité qui les porte. Ils longent de grandes étendues et la fatigue voilent leurs yeux. Depuis combien de jours déjà ?

    Parfois comme une voix semble raser l'herbe nouvelle : de frêles tiges de sauterelles où bleuissent de petites mousses ; des plaques rousses sur le sol craquelé, l'étendue passionnément grise. Une voix, oui, qui froisse de longues tiges noires et jaunes et d'un duvet la caresse soyeuse, petites crinières de vent.

    Et le vent est partout.

    Ils s'arrêtent, se logent dans cet abri. Des oiseaux blancs aux longues pattes d'or dessinent les étoiles d'un ciel commun.

    [...]

     

    Pierre-Albert Jourdan, extrait de Ébauche d'un paradis perdu,

    Le bonjour et l'adieu, Mercure de France,1991, pp.275-276

  • Poèmes des Commencements (VI) ~ Yves Ughes

     

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       Source

     

     


    La marche s’adapte à l’austérité incandescente du chemin

    et l’effort demandé semble bien être le dû

    à verser pour se faire accepter dans le martèlement temporaire du lieu

     

    j’imagine Moïse suant et crachant illuminé pourtant de ce buisson           qui irradie le ventre

     

    dis-moi ce qui peut aller ainsi figé dans les palpitations de la canicule

    le temps n’avance plus

    ondulations obligés dès lors pistil et pénis

    et puis cette force des percussions sur le chemin jamais conquis

    quand le sucre du vin vient agir et par sa combustion modifier le pas

    il convient de lui donner cette indispensable part

    de sainteté celle qui rassemble les pierres

    les arbres secs ou foudroyés s’étirent dans la même fureur … 

                           


    Yves Ughes

    Capharnaüm, Station 6  [L'Amourier,2010]

    « As-tu vu Judas se tenant debout dans ton ombre » 



  • Poèmes des Commencements (V) ~ Martial Teboul

     

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    « J’appelle à la croisée de mes routes

    une étoile encore serrée dans les miroirs du ciel.

     

    Je noue des matins sans rêves

    et consens aux alchimies qui m’enferment dans leurs goûts fanés.

     

    Pourtant dans mes souvenirs, je ramasse les fumées du soir.

    Ma bouche y reconnaît l’odeur de ma terre

    avec ses nuées de pluie

    et les étoffes rouges d’un soleil défait. »

     


                                                     Martial Teboul

                                        Le chant déraisonnable