À l'occasion du dévernissage de l'exposition de photos d'Olivier Bastide, nous avons pu proposer des textes écrits en écho aux oeuvres du photographe et poète. Voici quelques-unes de ces productions qui ont été présentées le samedi mars à la librairie L'Orange bleue qui nous a réservé pour la circonstance un très bel accueil.
D.S.

Patrick Aveline
Passer
Tout en haut de l’arbre un oiseau.
Il n’a pas bougé de la nuit
Noir immobile du radeau
Qui se penche à l’œil de minuit
Ce matin d’orage et de peur
Sur le frêle esquif de ses rêves
Consacrés de denses vapeurs
L’oiseau espère la relève
Pour s’enfuir sans laisser de trace.
Parce que ce qui fut n’est rien,
Oiseau, enseigne-moi, de grâce,
À passer, à le faire bien

Wahiba Bayoudia
Poésie géométrique en noir et blanc
Le spectateur se trouve sur le seuil d’une heure crépusculaire où la lumière suscite une tension, confère un pouvoir hypnotique.
Il faut un peu de temps pour pénétrer la photo.
Au revers des images les couleurs endormies abandonnent un espace sans objet.
Un enchevêtrement de branches ou une succession de voûtes et d’ogives soutiennent la lumière d’un ciel absent.
Entre ce qui apparaît et n’apparaît pas les lignes verticales, architecturales, offertes par une succession d’ombres et de lumière sont frontières et structurent l’espace, sans que l’œil ne puisse décider un point d’ancrage.
Entre ce qui se dit et ne se dit pas une topographie angulaire incite à une traduction secrète.
L’œil du photographe choisit comme perspective un point de fuite créée par un rai de lumière.
Ce point de fuite soutient le regard comme point d appui et définit un centre
Ce centre permet un mouvement circulaire, établit un dialogue entre l’imaginaire et le réel où l’émotion révèle le vibrant vivant en noir et blanc.

Gérard Boudes
Les pierres ont été assemblées et rangées autour de ce tunnel, galerie ouvrant ses pattes comme un sphynx,
Qui veut aspirer le passant ; celui qui s’en va et traverse ne s’apprête jamais plus qu’à passer.
C’est peut-être seulement cela que de naître.
Et toi ?
Aurais-tu pu passer à regarder en haut ?
Est-ce toi que veulent les nuages là-bas ?
Ils s’en vont dans le blanc, dans le vent au-delà,
Spectateurs, sans pouvoir de créer un tableau.
Sur la rue de galets, il s’est figé.
A son tronc, à ses branches, on pourra se tenir,
Mais il n’y a plus de sève.
- Au moins en bas, ils ont de la lumière. Vous auriez dû m’écouter.
- Mais non, veuillez monter s’il-vous-plaît. L’arbre est mort, mais il n’a pas d’âme.
- En êtes-vous sûr ? J’ai l’impression d’être pris dans une main qui va me broyer. Il a vécu et arbre et sève sont montés au ciel.
- Ici, c’est la sève qui monte au ciel, alors, ce n’est pas l’âme.
- Bien non, puisqu’elle n’existe pas.
- Qu’est-ce à dire, elle n’existe pas ! Donc elle n’a pas à vivre, elle n’existe plus, donc elle est morte.
- Oh moi, vous savez, quand les doigts trempent dans les nuages…
- Le passage est à droite, là, par l’escalier
- Non ! Il est au fond, là-bas à la lumière
- Ce n’est pas la lumière, c’est un lampadaire
- Et alors ? On y voit !
- Et on voit quoi ? du vide. Autant être aveugle.
- Il n’est point besoin d’avoir des yeux pour pouvoir passer
- Alors, tenons la rampe.
Car les mains sont une aide à franchir toute voie
Et retrouver les mots égarés en voyage
Retrouver, retrouver quoi ?
La sortie tout au loin, infini de la lampe,
Destinée où vas-tu au brumeux qui s’échappe.

Hélène Chambon
Passage en grand mouvement…
Large passage sous les arcades,
Queue de baleine
Calme apparent. Temps à l’arrêt. Magasins clos.
Tout est ouvert
Plusieurs opportunités
C’est possible, au risque d’être vu,
De l’ombre à la lumière crue
Un pas – deux pas-sagement
Oui il suffit d’un mouvement
Je vais sauter sur un vélo
Glisser sur l’arrondi des pavés,
Fourbe
Sous les courbes
Oui – Courage Fuyons

***
Véronique Duprat Rintaud
Devinettes de passage
1.
Sur la passerelle la tête déjà dans les nuages Se faufiler
Échelle cosmique Nébuleuse à géométrie variable Évasion vertigineuse
Je lévite
C'est décidé
Je pars
2.
Qui n'a jamais observé la décrépitude d'un mur, des végétaux en décomposition, ne peut comprendre pourquoi cette porte inconnue au loin, semble si accueillante.
Ne vous hâtez pas de descendre sur ces pavés glissants,
attardez-vous un peu sur ces marches, polies par le temps, rongées par le salpêtre, recouvertes irrémédiablement d'une alliance vivante de mousses et de champignons.
Elles ont tant à vous raconter.
3.
Boule de cristal volutes et volumes courbes ascendantes
marches qui craquent pas feutrés va savoir où te conduira la rampe…

Joël-Claude Meffre
LA RUE DU CIEL
Dans cette rue on avance la tête levée vers le ciel.
On a l’espoir qu’au bout, elle y débouchera.
Une montée d’escaliers nous y conduira, alors.
Ils seront sans doute sans fin, le ciel nous paraissant toujours inatteignable.
Il nous faudra retenir notre souffle.
Finalement, ce ciel n’est-il pas au bout du compte qu’une simple illusion ?
Peut-être n’est-il que le sol sur lequel s’appuient les toits des maisons
Et que de ce fait, nous avançons la tête en bas….
On verra tout au bout de la rue ce qui nous attend.
Nous avançons là-bas
Vers ce que la rue appelle à nous éclipser
Dans les trouées de lumière
Quand nos regards ont passé outre des piliers d’ombre
Ce qui se gagne pas à pas jusqu’à l’issue qu’on n’imagine même pas

Marc Ross
1.
Passage ici bercé
De pauses admiratives
Lumière cramponnée
Et ombre sans béquilles
Vantent l’agilité
Du poème clair-obscur
Valse de demi-lunes
Jouant à la marelle.
2.
Passage difficile
Et chemin obligé
Corridor aux grands yeux
D’où l’on ressort perdu
L’ombre dit à la lumière :
Souviens-toi amie
Qu’il est plus que probable
Que tu y passes toi aussi.
3.
Pour passer si facilement
Du blanc au gris
Du gris au noir
Incertitude et inquiétude
Ont dû certainement
Faire de longues études
Pour rebondir ainsi
À tout bout de champ.

Dominique Sorrente
J’aime le verbe « s’incliner ».
Comme on se courbe avec déférence,
Ou après une défaite à la loyale.
J’aime l’expression « n’en faire qu’à sa tête »
Quand on cesse de se soumettre à l’avis du voisin,
Pour exécuter son geste sans repère.
J’aime la formule « ne pas savoir rester en place »
Quand elle m’est soufflée
Par une tribu d’arbres
Qui croit bien plus au dialogue insatiable du vent
Qu’aux procédures d’alignement.
Il est une ombre
À repousser la lumière hors des limites.
Il est une loi du temps qui passe sa journée
A modifier les proportions,
A tenter de nouveaux équilibres,
A proposer des exercices de géométrie inédits.
Jusqu’à ce que les jeux soient faits
Définitivement
Jusqu’au lendemain
Où il sera à nouveau l’heure
De regarder le fil invisible
Entre l’ombre et lumière
Trancher le temps.

Henri Tramoy
Carcérale aux abysses
Que cherches-tu que ce martèlement des issues ce chemin tracé qui n’est pas un chemin cette mise en abyme et la profanation de l’intime
L’ombre seule est ultime et tu frissonnes dans la belligérance du lisse et du granuleux dans l’inquiétante perspective issue fatale vers la lumière
sonnet du second degré
tu graves tu gravis
le vertige grave du temps
qui lithographie un avenir de lichens
et défie la géométrie des balcons
la perspective absurde des arches des ogives
colonise nos pensées capitales
au chapitre du pire
garde à ce qu’ils ne lâchent pas les chiens
tu as besoin de verticalité
par-dessus les eaux mortes tu marches aux prochaines escales
dans le charme désuet des chapiteaux
lorsque tu accordes licence à la langue
tu cherches l’étonnement du graveur
les raisins ne seront jamais trop verts à ta perspicacité
sans plus d’humide été
à Dario
dans le parage radial du silence
nulle issue hors le clos l’emmuré
toutes parois fardées interdites à l’orage
le soleil en sa raideur létale était occupé à luire
midi avait sonné au délit des entrailles
les bouches du dégoût avaient été cousues
un ordre graphique ordinaire profanait la clarté
où la rumeur muette
comme sucrée
suintait
l’univers granitique cédait le pavé aux façadiers
dans la projection des canicules
tout avait la couleur uniforme de l’absence
du silence évoqué et l’ombre essentielle
côtoyait la meulière
tu allais aux italiques à la transpiration des égos
à l’édité du détail
diurne
tourné vers la signature de la lumière
tu aspirais à la blancheur
en espérant la pluie sur tes traits diminués
après l’outrage
l’art assagit la mort blanche dans l’esthétique de sa raison graphique
quand s’affine le trait le regard perce les secrets
arase l’autour ravagé
à quoi bon cheminer dans cet essarté de vie orphique
si franche est la coupe l’outrage de son ordre mortuaire
ses amoncellements
si futile le raccourci qui se perd dans l’épars
la courbe épouse l’inconnu pour un nouveau meurtre légal
brise la charte scénique par la simplification des lignes
la poudreuse a mésestimé les pas d’un futur grave
brisé la fraternité des arbres
effacé la voûte au crayon gras
une musique famélique endosse la mémoire des racines
polysémie du chemin creux
depuis la berge parreyée du chemin
jusqu’à la créativité inestimable du vent
au risque de tâches équivoques
te voici projeté dans l’éventualité d’un réel augmenté
un chat s’est assoupi au simulacre des nuages
dans la posture du ouistiti
il interroge l’enfilade des voûtes
revendique son attachement aux signes rustiques
tu marches
les mains des arbres se tendent et fraternisent
tu tentes de saisir l’image derrière le signe immédiat
tu éprouves la solidité de l’enrochement
de proche en proche se mesure le lointain qui s’éloigne
tu t’assures de la beauté du ciel de l’autorité des parallèles
tu évoques l’élancement
dans le gris on t’imagine à l’examen du bleu
une crue de beauté convulsive te submerge
tu te sais désormais insolvable
question de dépassement
tu dialogues avec les interstices
quand la capillaire tenace s’invite aux fissures
et s’anime à l’étonnement du jour
ouvert sur un horizon tibétain
tu sais la délicatesse bosselée des rampes
la dépression en offrande à l’orage
montée chromatique
tu vas l’amble de ton pas balancé
la blancheur te saisit aux aisselles
et tu comprends l’obstination des parallèles
à vouloir se rejoindre
sous la surveillance chatoyante des noirs
tu ne crains pas l’incendie

Sylviane Werner
Impression passagère
Moment furtif où les arbres s’enlacent. Franchissement de l’incertain. Décident-t-ils de leur
Prochaine avancée vers l’autre bord ?
Un vent attise la curiosité des nuages, insufflant au regard le chant subtil du silence. Et la lumière
Danse. Elle danse les élancements, les chemins. Elle danse ses évidences.
Tout semble attente dans cette fragilité feinte.
L’écho des voûtes médit du voyage. Où sont les hommes qui le traversent ?
Dans ce territoire inlassable s’enracinent les seuils, les rêves de dentelles tout en haut des
Branches, et le soir s’effiloche dans des effluves de mousse.
Peu importe ce que pressent le crépuscule.
Le soir s’est frayé un passage. Simplement.
***
NB : Christian Garaud, Marien Guillé, Monique Marta nous avaient envoyé des poèmes lus durant la caravane poétique. Qu'ils soient ici également remerciés, ainsi que les acteurs et actrices de tous âges qui ont su nous réjouir.



Lien vers le blog d'Olivier Bastide